Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

Le Sommet des Dieux de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Titre : Le sommet des Dieux

Auteurs : Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Éditeur vf : Kana (Made In)

Années de parution vf : 2004-2005

Nombre de tomes : 5 (série terminée)

Histoire : Dans une petite boutique népalaise, Fukamachi tombe sur un appareil photo qui pourrait bien être celui de George Mallory, le célèbre alpiniste qui fut le premier à essayer de vaincre l’Everest. Mallory disparût avec Andrew Irvine, lors de cette ascension en 1924, sans que l’on puisse savoir s’ils sont parvenus au sommet. Et si c’était seulement lors du chemin du retour qu’ils avaient eu cet accident fatal ? Cela changerait l’histoire de l’alpinisme ! C’est sur cette passionnante question que s’ouvre le chemin initiatique de Fukamachi qui sera amené à faire la rencontre de figures hautes en couleurs. Le dépassement de soi, l’aventure, la passion de la montagne sont les leitmotivs de cette formidable aventure signée Jirô Taniguchi !

L’histoire du « Sommet des Dieux » est adaptée d’un roman très célèbre au Japon, écrit par Yumemakura Baku. Taniguchi rêvait de pouvoir le transposer en manga, c’est chose faite et avec maestria !
Entre poésie, action et suspense, ce manga nous emmène très loin au cœur de l’Himalaya.

Mes avis :

Tome 1

Je poursuis ma découverte des titres de Taniguchi avec sa série alpine : Le sommet des Dieux que plusieurs d’entre vous m’avez recommandé.

Je m’attendais à une série dans la veine d’Ascension, avec une montagne magnifiée et des alpinistes surhumains portés aux sommets, le tout sur fond de dessins sublimes donnant envie à tous d’aller dans nos massifs et de pratiquer ce sport. Au final, même si on retrouve certains de ces traits, Le sommet des Dieux est un titre assez différent. Le ton donné avec Taniguchi est assez éloigné de celui de Shin’ichi Sakamoto mais leurs visions de la montagne, elles, se rejoignent.

Dans ce titre, nous suivons l’enquête d’un journaliste, Fukamachi Makoto, sur ce qui est advenu d’une expédition du début du siècle dernier. Au hasard de ses déambulations, il tombe sur l’appareil photo d’un des membres de l’expédition et commence alors une grande aventure pour lui, qui va lui faire croiser le chemin d’un alpiniste hors norme : Habu Jôji.

Le ton est donc donné dès les premières pages, certes c’est un manga sur la montagne, mais c’est aussi une véritable enquête journalistique que l’on va suivre. De ce fait, l’histoire racontée sans cesse par un narrateur extérieur peut perturber un peu le lecteur, ce fut mon cas, j’ai trouvé que ça rendait l’immersion malaisée. Par contre, j’ai beaucoup aimé cet angle d’attaque qui n’a pas été sans me rappeler ce que j’ai pu lire d’ultérieur en seinen qui reprenait un peu ce principe d’enquête voire de thriller (les Urasawa, Dossier A, King of Eden dans des genres complètement différents).

A l’intérieur de cette enquête qui s’annonce passionnante, on découvre le destin de plusieurs dieux de l’alpinisme et découvrir ainsi leur vie est très intéressant. On rencontre des profils assez différents. Il y a Habu Jôji, qui sera notre fil rouge, qui est quelqu’un de réservé, d’antisocial et de très têtu, qui est donc en dehors des circuits habituels, mais il y a également les autres alpinistes avec qui il va travailler ou rivaliser qui eux sont plus social et ont un style de grimpe complètement différent. J’ai beaucoup aimé découvrir les arcanes de l’alpinisme avec eux. Taniguchi a beaucoup de talent pour raconter comment se déroule la « carrière » des alpinismes pour que ce soit didactique et jamais lourd, car cela s’intègre parfaitement avec l’enquête menée par Fukamachi.

De plus, le mangaka a vraiment la patte graphique qu’il faut pour ce genre de titre. Sans exagérer, en restant, je pense, le plus proche possible de la réalité, il sait rendre la magnificence et le danger que représente la montagne. Les planches sont d’une rare beauté et précision, elles foisonnent de détails et nous immerge complètement dans cet univers. Cependant contrairement à Sakamoto dans Ascension, on sent ici une vraie volonté d’être au plus proche de la réalité et non de nous vendre du rêve que ce soit avec les paysages de montagne ou avec ceux de la vie quotidienne des grimpeurs. Pour un titre datant de 1994 au Japon, il a vraiment très bien vieilli.

Je ressors donc complètement séduite de cette lecture longue, exigeante mais passionnante. La série compte 5 tomes bien épais que j’ai bien l’intention de me procurer pour résoudre les mystères de cette vaste aventure.

Tome 2

Tout comme avec le précédent, j’ai savouré ce tome 2 de la première à la dernière page, n’arrivant pas à le lâcher avant de l’avoir refermé. Je trouve que Jirô Taniguchi fait preuve d’un rare talent de narrateur dans ce titre et j’adore ça.

Dans ce deuxième tome, il allie sa narration de reporter, qu’il avait développée dans le tome 1, avec celle plus intimiste de la lecture d’un journal intime, et pas n’importe lequel, celui d’Habu. Cela donne une autre dimension au titre et celui-ci prend encore plus son envol. On découvre la montagne sous un autre angle mais également Habu, qui est quelqu’un de bien plus complexe que le personnage bourru qu’on nous montre.

Dans ce tome, on s’est donc un peu plus concentré sur lui, son passé d’alpiniste, un peu sa vie perso, et moins sur notre ami journaliste, même si sa mystérieuse quête reste le fil rouge de cette histoire. On a ainsi pu voir le drame qu’il a vécu dans les Grandes Jorasses, les problèmes relationnels qu’il a pu avoir avec les membres d’une autre expédition, sa rivalité avec Hase. D’ailleurs, j’ai apprécié de découvrir un peu plus celui-ci et qu’on ne nous le présente pas seulement comme un Dieu de la montagne. Ça le rend un peu moins lisse et plus humain, même si j’en viens vraiment à le trouver détestable dans sa vision de l’alpinisme. Je préfère le côté plus pur et brut de la conception de Habu.

En tout cas, en mélangeant enquête présente (recherche d’Habu) et récit d’épisodes du passé de celui-ci et de son rival, l’histoire reste très dynamique et on enchaîne les chapitres l’air de rien, voulant toujours en apprendre plus comme Fukamachi. On continue à nous dépeindre l’univers de la montagne avec un certain réalisme, je pense, sachant nous la montrer belle comme cruelle. J’ai aimé apprendre un peu l’envers du décor des ascensions des alpinistes vers les plus hauts sommets du monde, parce qu’on imagine pas le travail de l’équipe derrière, on ne retient malheureusement que quelques grands noms.

Graphiquement, c’est toujours aussi séduisant avec ce trait fin, précis, détaillé et quasi photographique. Il y a des compositions vraiment saisissantes lors des différentes ascensions, notamment celle d’Habu dans les Grandes Jorasses quand il est en danger.

Encore une fois, je referme ce tome avec une vive envie d’ouvrir le suivant pour poursuivre les aventures de Fukamachi et Habu. Quand je refermerai le dernier, je sens que ce sera avec pas mal de regrets quand même.

Tome 3

Il n’est pas facile de vous parler de ce 3e tome, le tome du milieu, tant il fut riche en événements et en émotions pour moi, lectrice. Taniguchi continue à faire preuve d’un grand talent de conteur nous emmenant dans des voies parfois assez inattendues.

Ainsi les premiers chapitres étaient avant tout ceux de l’enquête journalistique menée par Fukamachi. Au début, j’étais un peu déçue. Je trouvais ça longuet et j’avais peur que ça dure tout le tome sans voir la montagne, ce qui me manquait, mais celle-ci a bien fini par arriver. Du coup, ça m’a fait réévaluer cette partie. J’ai trouvé intéressant qu’elle montre le décalage entre l’aura de l’Everest et la pauvreté de la population népalaise, son désœuvrement, son malaise au vu de la situation politique instable. J’ai également aimé le côté un peu thriller qu’a pris alors l’histoire avec les recherches de Fukamachi et l’enlèvement de Ryoko. C’était une atmosphère nouvelle dans la série qui n’a pas été sans me rappeler celle de Master Keaton d’Urasawa.

Mais pour en revenir à la montagne, heureusement celle-ci finit par pointer le bout de son nez, parce que c’est quand même ce qui me fait le plus vibrer. Dès qu’Habu entre en scène, le titre prend une autre dimension. Le pari fou qu’il vient de faire aura de quoi me tenir en haleine sur les deux derniers tomes, j’en suis sûre. Taniguchi sait vraiment planter le décor et nous faire ronger notre frein en attendant, parce que finalement on voit peu Habu dans ce tome mais c’est lui qui attire tous les regards. Dès qu’il bouge, c’est magnétique, on ne peut s’empêcher d’attendre la bouche en coeur, fasciné, qu’il se passe quelque chose et c’est le cas. Son sauvetage de Ryoko en est la preuve.

Ce troisième tome est donc la charnière qui fait le lien entre le début de la série et ce qui sera certainement son dénouement de haut vol. Taniguchi fait osciller son histoire entre drame, thriller et critique sociétale avec une facilité rare, mais il n’oublie jamais le coeur de son sujet : la montagne.

Tome 4

A partir de ce tome, je suis passée aux achats neufs dans la dernière éditions en dur de Kana et quel plaisir. Le livre objet est de toute beauté. Une fois la jaquette enlevée, la reliure porte elle aussi l’illustration la recouvrant. Le papier est épais et lisse à souhait, l’impression parfaite et on a même droit à un signet et aux pages couleurs. Un sans faute !

Pour ce qui est de l’histoire, l’auteur conclut rapidement l’histoire autour de l’appareil photo de Mallory au début du tome pour plonger dans ce qui en est venu à nous passionner au fil des tomes : la préparation et l’ascension de l’Everest par Habu. On suit alors cette aventure d’un autre monde à travers le regard admirateur de Fukamachi, ce qui est assez saisissant.

Jiro Taniguchi nous fait vivre l’aventure à la fois de l’intérieur et pourtant avec un regard lointain, comme celui qu’un mortel poserait sur les exploits d’un dieu. On suit donc émerveillé son ascension de l’Everest, pas à pas avec un temps de retard. Mais on n’est pas vraiment dans les pas d’Habu, en fait on est plutôt dans ceux de Fukamachi et c’est peut-être ce qu’il y a de plus inattendu et donc original ici. On ne s’attend pas à suivre ainsi son ascension et non celle d’Habu et pourtant c’est ce qui se passe ici. Le revers de ce procédé, c’est qu’on est en permanence dans les pensées du journaliste et ça peut en devenir lassant à force. Entre ses pensées et la narration à la troisième personne, on perd un peu en puissance narrative selon moi et on s’attache moins qu’on le pourrait (que j’aimerais) à Habu.

Cependant, son aventure reste bluffante. L’expérience est saisissante. On voit tous les aléas que peuvent rencontrer les alpinistes, la montagne n’étant pas de tout repos. Et le retournement de situation qui intervient dans les derniers chapitres chamboule tout sans qu’on s’y attende, montrant en même temps bien l’évolution du duo que l’on suit depuis les débuts. Ça annonce un dernier tome épique mais terriblement dangereux qu’il me tarde de dévorer.

Tome 5

Voici venue la conclusion de cette série épique sur l’alpinisme et la montagne mais aussi et surtout sur l’amitié et la passion. C’est une drôle de sensation qui m’a prise à la lecture de cet ultime opus, une sensation de grand calme et de grande paix malgré la rudesse de ce qui nous était conté.

On découvre la fin de l’ascension d’Habu et le destin qui l’attend. C’est assez surprenant de continuer à suivre celle-ci du point de vue de Fukumachi et de ne pouvoir avoir que très brièvement le point de vue du grimpeur légendaire. Cependant, c’est encore une fois un moment d’un autre temps qui est saisissant pour le lecteur. La descente de Fukumachi, elle, nous rattache à la terre et à la réalité par ses difficultés et l’exigence qu’elle a pour son corps. C’est terrible.

Viennent ensuite des chapitres nécessaires sur les conséquences de cette expédition non autorisée. J’ai aimé que les auteurs nous en fassent le récit. Il faut parfois aussi montrer la réalité dans les mangas, montrer que tout à une conséquence dans le vrai monde et que de tels personnages, aussi héroïques et légendaires soient-ils, n’y réchappent pas. Alors certes, c’est plus terre à terre, c’est moins passionnant mais cela reste très prenant à lire. Surtout que viennent s’y mêler des éléments intimes (la relation de Fukumachi à Habu et à la montagne) et d’autres plus généraux (le battage médiatique lors d’événements spectaculaire, la place à la réalité au milieu de tous les mensonges faciles pour produire des masses d’articles, etc). Alors oui, je n’ai pas ressenti de souffle épique ici mais ce n’était pas le lieu et j’ai aimé ce rattachement nécessaire à notre réalité et dans un sens voir la boucle se boucler avec les débuts du titre.

Vient enfin le dernier grand moment de la série, peut-être ce vers quoi elle tendait depuis les débuts, le passage de relais d’Habu à Fukumachi, qui devient lui aussi un mordu de montagne et se sent obligé de faire son ascension de l’Everest. Alors non, Fukumachi n’est pas Habu, sa passion n’est pas la même. Elle est plus calme, plus raisonnée mais cela reste un bel hommage à tous les alpinistes. Il va au-delà de lui-même, tout en pensant à ceux qui l’attendent.

Le sommet des dieux restera pour moi l’un des plus beaux titres de Taniguchi. Avec le concours de Yumemakura, il a délivré une histoire qui prend aux tripes, l’historie d’une passion dévorante mais tellement belle. Elle ne peut que marquer les lecteurs par son intensité et sa destinée. Un indispensable à lire !

Ma note : 17 / 20

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6 commentaires sur “Le Sommet des Dieux de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

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