Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

Le Tigre des neiges d’Akiko Higashimura

Titre : Le Tigre des neiges

Auteur : Akiko Higashimura

Éditeur vf : Le Lézard Noir

Années de parution vf : 2018-2022

Nombre de tomes vf : 10 (série terminée)

Histoire : Et si Uesugi Kenshin, puissant seigneur de guerre ayant vécu durant l’époque Sengoku, au XVIe siècle, était en réalité une femme ? La mangaka Akiko Higashimura part de cette théorie existante pour nous proposer un manga historique relatant la vie de ce stratège hors pair surnommé le « Tigre d’Echigo ». L’histoire commence en 1529, à la naissance du troisième enfant de Nagao Tamekage, seigneur du château de Kasugayama. Son fils aîné n’ayant pas l’étoffe d’un guerrier, Tamekage veut faire de ce dernierné son héritier, mais à son grand désespoir, c’est une fille qui naît. Il décide alors de l’élever comme un garçon et le nomme « Torachiyo ». Véritable garçon manqué, Torachiyo va grandir dans un petit château des montagnes, sans savoir quel incroyable destin l’attend…

Mon avis :

Tome 1

Je ne m’en cache pas, je suis une grande fan d’Histoire, j’ai même fait des études dans ce domaine. Du coup, quand un manga dit historique sort, je ne peux m’empêcher d’y jeter un coup d’oeil. Ici, le fait que ce soit en plus un titre porté par une femme dont j’ai aimé l’oeuvre précédente publiée en français : Princess Jelyfish, a achevé de me convaincre et j’ai acheté ce titre les yeux fermés.

Mais de quoi peut bien parler ce titre ? La couverture nous oriente d’emblée vers une histoire de seigneurs de guerre, on le voit, mais pas n’importe que seigneur de guerre, le célèbre Kenshin Uesugi qui est un personnage de la série Sengoku Basara. Ici, l’autrice décide de nous faire suivre la vie de ce célèbre guerrier mais pas avec une biographie classique, non, elle s’inspire pour cela d’une théorie faisant de lui une femme !

Forcément, à ce moment-là, j’ai de suite pensé au Pavillon des hommes de Fumi Yoshinaga pour lequel j’ai une grande affection et effectivement j’y ai ici retrouvé bien des similitudes. Nous suivons la vie, ou plutôt dans ce tome l’enfance, d’une femme qui est élevée comme un homme dans le Japon d’autrefois. On découvre les relations complexes entre les différents seigneurs de guerre, les conflits qui les opposent : les causes mais aussi la mise en oeuvre. On nous parle aussi de vie quotidienne. On découvre comment on vivait, comment était les maisons, quelles relations entretenaient seigneurs et vassaux, ce qu’on attendait des héritiers hommes et femmes, etc. C’est vraiment passionnant.

Il faut dire que le titre est grandement aidé par la narration pêchue de la mangaka qui joue avec nous. Elle nous présente avec une grande pédagogie les méandres et les subtilités de l’Histoire d’alors, pour cela elle y met beaucoup d’humour dédoublant son discours en une partie sérieuse en haut de page et une partie plus drôle loufoque, qui lui correspond bien, en bas. Ainsi on dévie souvent de cette histoire qui se veut sérieuse grâce à l’humour de son autrice. Elle parvient ainsi à rendre son récit tantôt sérieux, tantôt drôle et léger, et on tourne les pages sans s’en rendre compte.

Pourtant l’histoire est complexe. L’idée de faire une biographie historique n’a rien de facile. Suivre le parcours d’un futur seigneur de coeur depuis sa plus jeune enfance pourrait rebuter, surtout que peu d’années passent ici. On découvre Kenshin/Tora bébé, puis on passe de suite à ses 7 ans. Mais c’est vraiment fait de telle sorte qu’on ne s’ennuie pas.

Tora est un personnage haut en couleur, tout comme les membres de sa famille tel qu’ils sont dépeint par Akiko Higashimura. Tora est un vrai garçon manqué très énergique, sûr d’iel et têtu(e) voire capricieux(se). Son père est un vieux seigneur, qui voit en sa fille son seul salut après un fils aîné qui aime plus les arts que la guerre et une fille aînée frêle. Sa femme est une femme pieuse qui aime beaucoup ses enfants. Ils sont entourés de serviteurs tout aussi drôles et aux petits soins pour eux. L’ensemble dont l’image d’une famille assez unie et chaleureuse au final malgré les contraintes de l’époque et de leur statut.

Ainsi, j’ai beaucoup aimé le premier tome de cette nouvelle série historique. J’ai été séduite par l’idée de redécouvrir l’histoire de ce personnage sous le prisme de cette théorie selon laquelle c’est une femme. J’ai aimé les informations historiques qui parsème le titre. J’ai trouvé les personnages très attachants. J’ai aimé le mélange de tons drôle et sérieux de l’autrice. Et j’ai trouvé fort intéressant de suivre le parcours de Tora bébé, puis enfant un peu sauvage et enfin enfant à discipliner qui va aller apprendre auprès de moines. C’est un vrai voyage initiatique qui nous est proposé ici par Akiko Higashimura dont les dessins ronds et expressifs mais surtout incisifs me plaisent énormément. Je salue les éditions du Lézard Noir d’avoir osé sortir ce titre dans une édition de qualité !

Tome 2

Deuxième tome de cette série historique consacrée à une chef de guerre japonaise. Si j’aime toujours autant le sujet, les dessins, le ton et la personnalités de l’héroïne, je dois reconnaitre que la narration est quand même fort classique et qu’elle manque un peu de souffle ici. Je ne peux pas dire que je me suis ennuyée mais je n’ai pas été autant emportée que lors du premier tome où il y avait l’effet de la découverte.

On continue à suivre Tora, qui très tôt dans le tome doit faire face à deux bouleversements importants : la mort de son père et l’arrivée de ses règles. Le premier est traité un peu par-dessus la jambe pour moi, il manque vraiment un côté émotion ici. Par contre, le second est parfaitement rendu. On nous montre bien à quel point ça bouleverse Tora, elle, qui ne veut pas être une femme. J’ai adoré.

Par la suite, place à la politique du clan, avec la disparition du chef, celui-ci est affaibli parce que le frère aîné de Tora apparait comme trop fragile. Le départ de Tora dans un autre château pour aider à rétablir le calme dans le secteur de celui-ci est une bonne idée. On va enfin la voir à l’oeuvre. J’ai aimé comme elle essaie dans un premier temps de s’affirmer comme chef militaire tout en ne cachant absolument pas qu’elle est une femme. J’ai moins aimé, mais j’ai compris, qu’on revienne là-dessus pour protéger tout le monde. Ce sont des thèmes vraiment intéressant.

En parallèle, on découvre un peu plus son futur rival, Harunobu, qui est dans une position très différente au sein de son clan, mais qui va lui aussi s’affirmer en tirant parti de ses qualités. Il me tarde de voir leur rencontre.

Akiko Higashimura continue donc son petit bonhomme de chemin avec cette biographie historique remaniée. Elle garde ce mélange de ton sérieux et humoristique qu’on avait dans le tome 1. Je regrette juste le manque d’émotion et d’intensité parfois, je pense que ce serait le bienvenu pour en faire une série encore plus marquante.

Tome 3

Si on a lu les tomes précédents, on n’est pas dépaysé ici puisque l’autrice continue à développer son argumentaire sur le destin de Kagetora en tant que femme guerrière. C’est toujours aussi bien narré, bien dessiné et bien rythmé.

Kagetora grandit et s’affirme dans son poste de bras droit de son frère Harukage, tandis que la révolte gronde parmi les vassaux de ce dernier. On suit donc Tora qui part à la guerre, qui règle les conflits de son frère et qui gagne ainsi la confiance de ses hommes et même plus, ce qui va lui valoir bien des soucis très bientôt. C’est raconté simplement et sans fioriture et pourtant ça reste très intéressant. L’autrice a la riche idée d’ajouter un peu d’humour avec l’arrivée du garde du corps de Tora, dont je vous laisse faire la rencontre.

Pas d’évolution folle dans ce tome, juste une histoire qui avance tranquillement avec une autrice qui continue à exploiter l’histoire du personnage historique dont elle a choisi de faire la biographie. C’est simple et efficace. Son humour est toujours présent en arrière-plan et fait du bien pour fluidifier l’histoire. Les dessins restent très marqués par son style aussi mais me plaisent. Le titre continue à avancer dans la bonne direction et à me plaire. Ça devrait remuer un peu plus dans le prochain tome après les événements qui viennent d’avoir lieu.

Tome 4

Akiko Higashimura continue à narrer avec beaucoup de brio la vie de Kagetora. C’est certes très didactique et du coup la narration est fort classique, mais j’aime beaucoup apprendre comment on vivait alors et qui pouvait être ce personnage.

Le tome se partage en deux époques bien distinctes : la fin de Kagetora, soeur d’Harukage, et les débuts de Kagetora intendante et chef de son clan. La première partie est assez triste. On voit combien les seigneurs gravitant autour des figures de pouvoir peuvent obliger une situation à tourner au vinaigre. C’est terrible, mais le tour de passe passe réalisé pour mettre fin à la crise et propulser Tora chef du clan est astucieux, je suis juste triste qu’Orin et Harukage ait dû en pâtir. La seconde partie s’annonce plus prometteuse. On y reparle de l’opposition entre Tora et Kenshin qui sera probablement l’un des nouveaux points d’orgue de l’histoire. En attendant, l’autrice avance bien dans le récit de la vie de son héroïne et elle parvient à continuer à capter notre attention, c’est génial.

De plus, en filigrane, elle traite de la place des femmes mais également du rôle qu’on cherche à leur attribuer. Elle tient alors des paroles sur les femmes qui peuvent choquer de nos jours mais qui collent bien avec l’époque, tout cela pour dénoncer ce rôle qu’on voulait leur faire tenir et les a priori qu’on avait sur elles. Pour cela, elle utilise Tora afin de déjouer tous ces clichés sur les femmes et j’apprécie, même si j’ai l’impression que parfois elle tombe un peu dans son propre piège. Le tigre des neiges reste cependant une lecture riche de plusieurs niveaux de compréhension que j’aime retrouver tous les trimestres.

Tome 5

Déjà le tome 5 et Tora est arrivé dans la vingtaine, ça en fait du chemin parcouru. Pour cela, Akiko Higashimura nous offre une sobre mais très belle couverture où on voit son héroïne alliant à merveille féminité et attitude de guerrier. C’est ma préféré jusqu’à présent avec celle du tome 2 et en plus je la trouve très révélatrice quand on connait le contenu.

Dans ce volume, Tora murit tranquillement et se pose des questions sur son ennemi Harunobu qu’elle vient de rencontrer de manière fortuite. Ça la pousse également à s’interroger sur ses conditions de femme, de guerrier et de chef de clan. L’autrice assemble tout cela pour mettre en scène de très jolis moments qui célèbre toute la richesse du caractère de son héroïne.

Elle nous démontre tout d’abord l’intelligence de celle-ci, qui est un atout certain pour la prospérité de son clan. Tora réfléchit bien et sait ce qu’il faut faire pour dynamiser l’activité économique et rendre ses gens plus prospères. Elle s’invente aussi bien agricultrice, marchande, qu’architecte ou urbaniste pour cela, et le résultat est bluffant. Mais elle ne s’arrête pas là, pour avoir un clan prospère, il faut la paix et pour ça, elle joue de toutes les astuces qu’elle connait pour flatter les uns, soumettre les autres ou repousser les derniers. C’est vraiment une très grande dame !

Et justement, à ce sujet Tora va s’affirmer également en tant que femme. Elle veut connaitre elle aussi le plaisir d’être une femme et pour cela, elle décide d’avoir une relation charnelle avec celui en qui elle a le plus confiance. J’avoue que je n’ai pas été surprise de les voir en arriver là, tant il y avait eu de sous-entendus déjà dans les tomes précédents. Pour moi, c’était inéluctable et j’espère que cela se reproduira ><

Enfin, pour qu’une certaine routine ne s’installe pas tandis que nous suivons ses années de paix relatives, la mangaka fait petit à petit basculer notre regard vers Harunobu, nous dévoilant un peu plus sa si complexe personnalité. Pour cela, il nous faut découvrir un moment clé de son enfance et en apprendre un peu plus aussi sur ses relations actuelles. Mais cela reste encore quelqu’un de très énigmatique. De la même façon, on nous introduit le temps quatre pages ce cher Nobunaga qui nous retrouverons plus tard, c’est chouette ça titille nous envie de lire la suite mais c’est un peu frustrant pour le moment.

On se retrouve donc avec un tome à la lecture toute tranquille, qui met bien en valeur l’ensemble des qualités de Kagetora même en temps de paix. L’autrice développe de nouvelles facettes de son héroïne et commence également à tourner son regard et le nôtre vers l’extérieur. Je continue à trouver cette lecture très agréable, c’est une belle biographie romancée.

Tome 6

Comme l’annonce la belle couverture d’Akiko Higashimura, voici un tome très beau et mélancolique qui marque un nouveau tournant dans la vie de notre chère Kagetora qui devra encore dire adieu à quelque chose qui lui était très cher.

J’aime vraiment énormément ce que l’autrice fait de cette biographie romancée. Elle y appose sa touche comme rarement et ce dès les premières pages. C’est un récit foncièrement féminin et ça fait du bien dans notre paysage. L’autrice s’amuse avec l’Histoire et ça fait également du bien. Il désacralise ces deux phénomènes pour rendre son discours parfaitement accessible à tous sur tous les plans.

Historiquement, Kagetora est désormais dans la vingtaine. Elle a assise sa place comme chef de guerre et meneuse d’hommes. C’est donc vers elle que d’autres dirigeants viennent se tourner quand ils sont en difficulté. L’autrice montre bien à quel point Kagetora a un comportement surprenant en se montrant toujours accueillante et bienveillante, aidant ceux qui en ont besoin même si ce sont d’anciens ennemis. C’est très intéressant de la voir dans ce rôle. Cependant, je dois reconnaitre que d’un tome à l’autre, je me perds un peu ou plutôt j’oublie pas mal de tenants et aboutissants pour ne retenir que la trame principale, car ça foisonne de nom qui m’étaient inconnus avant et que je n’arrive pas forcément à fixer vu qu’on ne fait que les croiser tant la vie de Kagetora est riche.

De manière plus intime, ce tome a frappé fort pour moi. La mangaka a une nouvelle fois mis au coeur de son récit la Kagetora intime, femme et soeur. C’est fait avec beaucoup de subtilité et de justesse. On revient longuement sur sa très belle relation avec son frère aîné et cela m’a particulièrement touchée dans les deux sens, chacun donnant vraiment tout pour l’autre. On voit ainsi une héroïne vraiment très humaine et particulièrement sensible sous ses dehors de guerrier. Puis revient ensuite la question de son corps de femme et de ce qu’il implique. Tora s’interroge sur la nécessité d’avoir des enfants et donc des descendants. On reparle de ses douleurs menstruelles, terrible frein à ses actions. Enfin, il est de nouveau question de sa relation aux hommes dont certains qui aimeraient bien profiter de sa condition de femme pour coucher avec elle. Cela a déjà été dit mais ça fait toujours du bien de revenir dessus.

Enfin, on entame une nouvelle phase de sa vie : son affrontement direct avec Harunobu lors de la première bataille de Kawanakajima. On assiste aux premiers mouvements, ce qui permet de revoir Harunobu. J’ai espoir d’enfin voir l’histoire se recentrer sur eux dans le prochain tome car c’est vraiment un moment que j’attends avec grande impatience tant chacun est charismatique.

Ce nouveau tome fut à nouveau un très beau rendez-vous, un brin douloureux et mélancolique tout de même cette fois. Cependant, je ronge un peu mon frein car c’est le calme avec la tempête, tempête représentant LA rencontre que j’attends entre les deux généraux emblématiques que sont Tora et Harunobu. J’ai hâte !

Tome 7

Idiote que je suis, je n’ai réalisé que lors de la lecture de ce tome que les héros de ce titre étaient en fait deux de ceux que je côtoyais dans le Chef de Nobunaga : Shingen Takeda et Uesugi Kenshin. Cela a donné une toute autre saveur à la lecture de ce tome qui repose avant tout sur la rivalité de ces deux fortes personnalités.

Le tome 7 de Tigre des neiges ne fut pas pour autant une lecture facile. Comme l’autrice aime le dire en plaisantant, elle introduit énormément de dates, de lieux, de personnalités et ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver. Même en ayant entendu parler de certaines choses désormais dans mes autres lectures historiques japonaises, je serais bien en peine de restituer tout ce que j’ai lu ici. Je n’en ai assimilé que la trame générale, mais ce qu’il y a de chouette avec Akiko Higashimura c’est que justement ce n’est pas grave car cela permet quand même parfaitement de suivre.

Le coeur de ce tome est donc dans un premier temps de mettre en lumière la rivalité naissante entre Tora (future Uesuhi Kenshin, croisée dans le tome 13 du Chef de Nobunaga) et Takeda Harunobu (futur Takeda Shingen croisé à partir du tome 7 du Chef de Nobunaga) lors de la célèbre première bataille de Kawanakajima. J’ai trouvé que ce conflit ressemblait un peu à notre guerre des tranchées de la Première Guerre Mondiale, dans le sens où au final, ils se sont beaucoup regardés en chiens de faïence, jaugeant chacun les forces et conviction de l’autre. C’est un duel des nerfs et un duel de stratégie mais ça augure du lourd pour la suite. Narrativement, cependant, il faut s’accrocher et c’est parfois un peu trop statique, descriptif dans les stratégies employées, alors ce n’est pas toujours passionnant à moins de s’intéresser au sujet.

Heureusement ce qui sauve tout ça, c’est une fois de plus l’angle d’écriture choisi par l’autrice. En faisant de Tora une femme, forcément elle pose des questions qu’on n’aurait pu avoir avec un homme. Ainsi, j’ai aimé le jeu de dupes avec le sosie de Tora qui lui permet d’être sur plusieurs fois pendant les batailles mais également lorsque ses menstruations la font souffrir. C’était d’ailleurs intéressant de voir l’évocation de la gestion de celles-ci à l’époque et de découvrir le figure du temple des femmes de Nagano : le Zenkô-ji. J’aime apprendre des choses sur l’histoire, la religion et la culture japonaise et je ne connaissais pas ce temple, qui contrairement aux autres n’est affilié à aucune école.

Une fois ce volet refermé, c’est un nouveau pan de la vie de Tora qui nous est présenté et l’autrice ouvre ainsi nos horizons. Nous étions jusqu’alors restée un peu coincés à la campagne aux alentours d’Echigo. Nous nous tournons désormais vers la capitale, Kyôto où l’histoire va prendre un tournant radicalement politique. Cependant une fois de plus, on se retrouve avec une flopée de nouveaux noms et visages à retenir, pas simple. Heureusement, ce n’est que le début donc on y va tranquillement, ça laisse le temps de s’habituer et de saisir les nouveaux enjeux, à savoir la reconstruction d’un Bakufu fort autour d’un jeune shogun et pour cela, la figure de Tora semble indispensable. Hâte de voir ce que ces manoeuvres politiques vont donner, mais aussi comment Tora va s’y insérer et y répondre, et comment l’autrice va jouer du statut féminin de celle-ci dans tout ça.

Avec un tome qui clôt un nouveau chapitre tout en en ouvrant un nouveau, l’autrice continue à me séduire. Certes ce n’est pas une lecture facile, elle nécessite d’absorber pas mal de données, mais le ton toujours humoristique par moment et résolument féminin de celle-ci me plaît toujours autant. C’est passionnant de suivre les aventures de Tora et de son entourage dans ce Japon d’autrefois.

Tome 8

Je sais que certains n’ont pas trouvé ce tome d’un abord facile. Pour ma part, c’est toujours une excellente lecture et une belle plongée dans l’Histoire japonaise à la sauce Higashimaru, c’est-à-dire avec humour et une pointe d’imagination.

Je reconnais cependant que ce tome est peut-être encore plus politique que les derniers. On y parle beaucoup d’alliances et pour cela on rencontre différents personnages politiques influents. Cependant, l’autrice amène tout cela avec pédagogie et une bonne dose d’humour et de loufoquerie. Elle continue à mélanger fait historique et éléments qu’elle imagine elle-même pour combler les blancs de l’Histoire. C’est passionnant. Alors certes, il y a moins de digressions intérieures de sa part que d’habitude, mais le mélange Histoire et tranche de vie d’une femme vivant comme un guerrier est toujours aussi présent et efficace.

Nous suivons ainsi Tora qui, déguisée en femme, va à la rencontre de l’ancien shogun qui a été démis et de ses proches. Cette rencontre sous couvert d’anonymat fait un bien fou car on voit une Tora humaine et non chef de clan. C’est vraiment appréciable de la voir être elle-même et de la voir se lier avec l’un d’eux qui lui rappelle son frère décédé. Nous assistons ainsi à des moments tendres, chaleureux et plein de gaité, avec même une petite dose d’humour apportée par le gaffeur Yataro.

Cependant Tora n’est pas là pour enfiler des perles et elle va plutôt faire reconnaitre sa force de caractère, son intelligence et son ingéniosité, liant ainsi ce qui semble être une relation durable avec ce groupe politique. C’est ainsi le début de nouvelles manoeuvres. Elle reçoit un titre de l’Empereur, intrigue d’autres puissants qui veulent la/le rencontrer et la/le jauger. C’est un jeu de dupes assez fascinant. Tora se joue de leur opinion sur cette pauvre campagnarde qu’elle est. Elle leur en remontre cependant. Ainsi la scène de la cérémonie du thé, imaginée par l’autrice, où elle rencontrerait le grand maître Sen no Sôeki et fascinante et drôle à la fois.

Nous entrons ainsi vraiment dans un nouveau pan de l’histoire, avec une nouvelle dynamique et de nouvelles relations. La dernière partie du tome continue de le refléter, puisque rentrant chez elle avec ses amis et nouveaux alliés, Tora se fait attaquer par les puissants qui se méfiaient d’elle, et c’est avec Genjuro (celui qui ressemble à son frère) qu’elle se retrouve à essayer de leur échapper, avant de faire une nouvelle rencontre déterminante qui l’amènera vers un nouveau lieu de sa bibliographie.

Ainsi, tout en gardant le ton proche, familier et drôle que l’autrice affectionne, celle-ci nous emmène tout de même petit à petit vers une histoire plus complexe, qui s’élargit, avec une héroïne qui se voit proposer des horizons plus vastes que juste ceux d’Echigo. Une très belle chronique de son temps !

Tome 9

Tome jumeau du précédent, il est peut-être celui qui traite le plus de Kagetora – femme et rien que pour cela, il est excellent.

Pourtant force m’est de reconnaître que d’un point de vue purement biographique, c’est la morte saison dans ce tome. L’autrice se sert vraiment des trous énormes de la biographie de Kagetora pour broder l’histoire qu’elle va nous conter et émettre des hypothèses, car historiquement c’est la période où il y a peut-être le moins d’information sur elle. En effet, l’affrontement qui l’occupe avec Takeda est encore et toujours dans une phase d’observations et de manoeuvres politiques pour nouer des alliances et intimider l’autre. On assiste même à une bataille de chiens de faïence, littéralement. Heureusement que l’autrice tente de nous montrer à l’occasion l’intelligence de Kagetora pour répondre à cela mais ce n’est quand même pas bien dynamique et on se perd vite dans les noms de personnes et de lieux…

Du coup, c’était parfait de caser ici des développements plus personnels concernant l’héroïne. En faisant d’elle une fois, une cheffe de clan et de guerre, l’autrice induisait forcément des questions puissantes sur sa féminité et sa condition de femme. Cela a beau avoir été soudain, j’ai été émue par les brusques sentiments romantiques de Kagetora pour cet homme raffiné de Tokyo lui rappelant son frère. Leur aventure fut aussi brève que passionnée et on sent très bien tout le romantisme de la chose sous le trait mélancolique d’Akiko Higashimura. J’ai trouvé intéressant qu’elle imagine des conséquences à cette aventure et qu’elle pousse ceux-ci jusqu’au bout du bout avec une Kagetora enceinte perdant son enfant et souffrant de cette perte. Cela remet encore les choses en perspective et humanise terriblement cette femme vécue un peu trop comme une icône jusqu’à présent.

L’autrice glisse de plus en plus d’éléments concrets de l’humanité prégnante de son héroïne, de ses convictions, ses amours et ses amitiés, brossant un portrait d’elle de plus en plus complet et complexe. Il est émouvant de la voir vivre l’épreuve qu’elle affronte dans ce tome. Il est judicieux de le voir se mélanger avec l’histoire d’autres femmes qu’elle cherche ainsi à protéger à travers un certain temple. Ce mélange d’intime et de religion est pour une fois, et ça m’arrivera rarement de le dire, très juste.

J’ai ainsi beaucoup aimé la dynamique de la narration autour d’elle dans tout ce tome. L’alliance entre la Kagetora femme vivant un moment charnière de sa vie, et la Kagetora cheffe affrontant toujours son rival, a trouvé un très bel équilibre. Elle crée le mélange parfait entre les deux, l’un complétant l’autre tout du long. L’autrice nous réserve de belles surprises de bout en bout à chaque étape et à chaque niveau, permettant de digérer une narration historique parfois lourde et manquant d’action donc de dynamisme. Le Tigre des neiges est donc encore et toujours une très belle fresque historique et une très belle histoire de femme.

Tome 10 – Fin

Et voilà, nous sommes arrivés au dernier chapitre de l’histoire de Kagetora et de l’oeuvre d’Akiko Higashimura. Bravo à elle pour cette belle somme où elle propose sa propre interprétation et théorie sur l’identité d’un célèbre homme de guerre japonais pour un résultat empreint de féminisme.

Dans cet ultime volume bien copieux qui me semble plus épais que le précédent, l’autrice s’attaque aux derniers éléments de la vie de son héros / héroïne, les éléments les plus connus aussi. Résultat nous avons un tome entre théorie militaire et récit de vie centré sur le duel de deux hommes tout en haut de l’échelle militaire. C’est dense, costaud, mais passionnant !

Je ne vais pas vous mentir, j’ai quand même eu du mal à suivre tout ce qui avait trait aux différents déploiements militaires et aux batailles jonchant la fin de vie de Kagetora et de son ennemi Shingen. Pour une non-japonaise et une non-connaisseuse de l’Histoire japonaise (ou si peu), ce ne fut pas simple d’entrer dans tous les détails de ces déplacements et enjeux. Beaucoup de noms de lieux, de personnes, de batailles, ne faisaient pas sens pour moi. Alors ça ne m’a pas empêcher d’arriver à suivre mais je sens que je suis passée à côté d’éléments au sens plus profond et que je n’en retiendrai pas grand-chose en comparaison de toute la place qu’ils ont pris dans ma lecture.

En revanche, quelle très belle écriture de Kagetora. Akiko Higashimura nous montre toute les facettes de cette femme, chef de clan et chef de guerre dans cet ultime volume et c’est fascinant. C’est une personne de son époque et on nous le fait bien sentir. On nous montre bien l’originalité de la façon dont elle a régné sur son clan, dont elle a pris certaines décisions, dont elle a mené certaines guerres, toujours avec humanité et jamais dans un but guerrier viril de conquête ou de vengeance, mais toujours pour aider ou se défendre. L’autrice dit que c’est pour cela, et pour d’autres détails, qu’elle a pensé que Kenshin pouvait être une femme. A chacun de se faire son avis, je ne suis pas assez calée pour prendre parti et en fait, je m’en moque, car c’est l’histoire de la femme ici présente que je juge et apprécie même si c’est de la pure fiction.

J’ai ainsi adoré voir Kenshin se transformer au fil de ce tome. C’est émouvant de la voir douter dans les premières pages après avoir vécu son premier drame en tant que femme. C’est beau de la voir se reprendre et monter les jalons de l’ascension sociale en ce temps là. J’ai adoré la voir diriger intelligemment son clan et ses hommes, en pensant toujours à leur bien. Mais surtout, c’est son duel à distance et parfois sur le terrain avec Shingen qui m’a fascinée dans ce tome.

En effet, ce duel entre ces deux fortes personnalités est au coeur de cet ultime volume et l’autrice leur fait vraiment la part belle, décrivant avec minutie et honnêteté le caractère de chacun. Il est amusant de voir la complexité de leur relation entre détestation, fascination, amour et désir finalement, ils sont comme les deux faces d’une même pièce. Et l’autrice met magnifiquement en scène leurs échanges que ce soit à travers leurs armées qui s’affrontent ou à travers leurs rencontres. C’est passionnant et fascinant, on voit l’intelligence des deux et leurs fascination réciproque. J’ai adoré.

LA grosse bataille de ce tome et de la série tient toute ses promesses. J’imagine que cela n’a pas dû être simple pour l’autrice de mettre en scène une date clé de l’Histoire du Japon, mais le résultat m’a passionnée et fascinée. J’ai aussi bien aimé l’aspect stratégique de celle-ci que son côté humain. Les deux se mélangent à merveille et sont de haute volée. Malgré mon peu appétence pour tout ce qui est militaire, j’ai été fascinée par les mouvements de troupes de chacun et leurs choix tactiques, soutenu par des questions humaines poignantes avec les vassaux et amis de chacun des généraux. De très grands moments !

Et puis l’autrice nous offre dans le dernier chapitre une conclusion parfaite où le temps reprend son rythme après toute cette tension et précipitation. On voit les antagonistes vieillir, on apprend ce qu’ils font pour leur peuple, leur clan. On voit leurs caractères s’affirmer et se dessine ainsi les figures historiques telles qu’on les connaît figées dans les livres d’Histoire. C’est une très belle conclusion au ton parfait et bouclant bien la boucle de cette série historique en reprenant ce ton propre à l’écriture de l’Histoire. Beaucoup d’émotions furent ressenties et beaucoup d’émotions ressortent dans ces ultimes pages et cette ultime rencontre avec Akechi Mitsuhide, l’émissaire d’Oda Nobunaga, la future figure forte de l’Histoire japonaise (une belle surprise et un beau tour de passe passe).

Tels les pétales qui parcourent cette couvertures et les pages de cet ultime volume, Akiko Higashimura aura parcouru le destin de la figure historique qu’est Kagetora avec poésie et sensibilité, un doux parfum qu’on se sera plu à respirer de la première à la dernière page. Un récit humain et féministe avec pourtant la figure d’un grand chef militaire, ce qu’on ne se serait pas attendu à trouver. C’est pour moi une nouvelle façon fort émouvante et parlante de me faire découvrir une histoire que je ne connaissais pas. Cette tendance également présente dans Le Chef de Nobunaga qui met en scène la suite de l’Histoire japonaise me plaît énormément et j’espère qu’on aura l’occasion de continuer à découvrir d’autres pans de celle-ci de cette façon très sensible et pleine de justesse avec un réel travail sur la psychologie des personnages historiques et leurs intentions derrière leurs actes. Bravo Madame !

20 commentaires sur “Le Tigre des neiges d’Akiko Higashimura

  1. Rhaaa ! Il faut absolument que je me le procure maintenant ! ^^ Au vu des éléments que tu as mentionnés et surtout aimés, je devrais beaucoup l’aimer à mon tour. Hâte de le commencer !

    PS : la couverture du tome 4 a un p’tit air de la série Issak, tu ne trouves pas ? ^^

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      1. Ça fait effectivement partie des séries que je dois tester mais j’avoue que j’ai quelques réticences, le trouvant en apparence assez similaire à Golden Kamui que j’ai fini par ne plus aimer. Tu en es à quels tomes ? Ça reste historique, ça ne part pas dans des délires divers et variés ?

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      2. Non, justement. Je n’ai pas non plus aimé GoldenKamui ; je me suis arrêtée au tome 1, pour tout te dire ! Issak est une série bien plus intéressante, sombre, sérieuse et réaliste. J’ai lu pour l’instant les deux premiers tomes (j’ai le 3e dans ma PAL), et cette série s’embellie au fil des tomes, je trouve. En plus, ça se passe à une époque vraiment peu connue ; ce qui rajoute de l’originalité à l’œuvre. Sans compter la vengeance d’Issak qui rajoute beaucoup de suspense, et quelque part, de noirceur à l’histoire aussi.

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      3. ^^ Honnêtement, Issak n’a rien à voir avec Golden Kamui. J’avais mis 10/20 pour le tome 1 de Golden Kamui, là pour Issak, c’est devenu une série coup de cœur. Tout est bien maîtrisé dans ce manga, je trouve. En tout cas, au vu de nos avis respectifs sur Golden Kamui et sur nos attentes en terme de mangas, je pense que ça doit être assez similaire ^^ N’hésite pas à lire l’extrait gratuit, ça te donnera déjà une idée 😉 http://www.ki-oon.com/preview/issak/index.html

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      4. En plus Issak est vraiment classe ! La fille est assez caricaturée (et donc nunuche) dans le tome 1, mais elle l’est déjà beaucoup moins dans le tome 2. Et au vu de la couverture du tome 4, elle aura plus tendance à être une fille courageuse.

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      5. Je comprends totalement, d’où le fait que je précise. Je connais Innocent et Innocent Rouge. Je voulais l’acheter parce que j’adore le sujet abordé et l’époque choisie, mais quand j’ai feuilleté, j’ai trouvé que c’était assez What’s the fuck ? et trop poétique (donc, pas suffisamment pragmatique et clair) pour moi… Tu les as lus ?

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      6. Effectivement, je les ai lus et j’adore (je suis une grosse fan de cette époque) mais j’avoue que l’auteur par souvent dans des délires poético-baroque grandiloquents assez particulier. Il reste que c’est une histoire très forte et prenante avec un personnage incroyable qu’on voit grandir sous nos yeux !
        Mais si tu ne supportes pas quand les auteurs partent le temps de quelques pages dans leurs délires, ce n’est peut-être pas pour toi ^^!

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      7. C’est ça qui me contrarie le plus ! L’histoire semble très intéressante, mais les « délires » de l’auteur vont, à mon sens, tout gâcher… Mais tout le monde en dit du bien, en tout cas.

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