Livres - Fantasy / Fantastique

Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski

Titre : Gagner la guerre

Auteur : Jean-Philippe Jaworski

Éditeurs : Les Moutons électriques (grand format) / Folio SF (poche)

Années de parution : 2009 / 2011

Nombre de pages  : 992

Histoire : Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier. » Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon…

Mon avis :

La semaine passée, je vous parlais de ma découverte du style Jaworski grâce à son recueil de nouvelles Janua Vera, qui m’avait fait forte impression et où on trouvait le préquel de ce roman. Le livre que j’ai entre les mains regroupant les nouvelles et le dit roman, j’ai naturellement enchaîné sur celui-ci et il s’est révélé encore meilleur même s’il n’est pas exempt de défauts.

Pour ceux qui n’auraient pas lu ma précédente chronique, je vous représente rapidement cet auteur qui s’est rapidement imposé dans le paysage français avec seulement trois romans et une vingtaines de nouvelles. Son premier recueil, dont je vous ai déjà parlé, Janua Vera, a été récompensé par le prix du Cafard Cosmique en 2008. Son premier roman, Gagner la guerre, dont on va parler aujourd’hui, a obtenu le prix du meilleur roman français de fantasy aux Imaginales de 2009. Et en 2014, le premier tome de sa trilogie Rois du monde a également reçu le même prix. C’est dire si le monsieur a une excellente réputation et peut être intimidant quand on ne l’a jamais lu.

Après son recueil de nouvelles qui déjà m’avait impressionnée, il est temps de parler de son premier roman qui fut également un grand moment de lecture. Ce beau pavé de près de 1000 pages reprend le personnage principal de Mauvaise donne, Benvenuto, pour nous le présenter au service du grand homme politique qui l’avait embauché dans la nouvelle. Dans une Italie de la Renaissance revisitée, cet espion-ambassadeur-homme de main intrigue pour le podestat Leonide Ducatore, chef de la République de Ciudalia, qui tente de s’emparer du pouvoir de manière beaucoup plus drastique, mais cela ne va pas aller sans complications.

Benvenuto est un héros atypique, c’est une crapule de la pire espèce, qui ne recule devant rien pour aboutir à ses fins. Il forme un duo détonnant avec Ducatore, qui est lui aussi un homme sans pitié. Ensemble ils vont vivre des aventures particulièrement prenantes. La majeure partie de l’intrigue se déroule dans la ville de Ciudalia, à qui l’auteur attribue une place prépondérante dans l’histoire, il la fait littéralement vivre comme si elle était l’un des personnages de celle-ci. Mais il ne s’arrête pas là, il déplace également son héros vers d’autres lieux même si ce n’est jamais aussi passionnant qu’à Ciudalia.

C’est en effet dans cette ville-capitale qui se déroule les intrigues les plus intéressantes. Benvenuto y revient d’abord après avoir joué les ambassadeurs secrets du Podestat chez une puissance ennemie. C’est en y retrouvant son maitre que tout le fil de l’intrigue se déroule au fil des événements qui ne peuvent s’empêcher de surgir. La politique de Ciudalia est complexe. Plusieurs familles aristocratiques et bourgeoises s’y partagent le pouvoir et aimerait bien en imposer aux autres, Ducatore en tête. Ils manœuvrent donc les uns et les autres pour se mettre des bâtons dans les roues et faire trébucher leurs rivaux. C’est vraiment l’aspect le plus passionnant de l’histoire. D’ailleurs, dès qu’on s’en éloigne, comme au milieu du roman, ça devient beaucoup plus fade et longuet.

Cependant, ce qui a également rendu cette lecture si addictive, en plus des nombreuses manoeuvres politiques et matrimoniales auxquelles on assiste, c’est le choix du narrateur. Celui-ci est notre cher Benvenuto et il n’a pas sa langue dans sa poche. L’auteur s’amuse à lui faire utiliser un argot ancien très fleuri et le fait également communiquer régulièrement avec le lecteur, ce qui ajoute une petite note très sympathique au récit. Je sais que ce personnage ne fait pas l’unanimité, et je comprends pourquoi après l’acte abject qu’il commet, mais moi, je l’ai adoré. J’aime les personnages de salauds, ceux qui osent tout, qui ont la langue bien pendue comme lui et qui ont une chance de fou alors qu’ils ne la méritent pas. En plus, je trouve que c’est un personnage bien plus fin que ce à quoi on aurait pu s’attendre.

Il livre des combats magnifiquement mis en scène par l’auteur. Celui-ci a un vrai talent pour mettre les mots sur des scènes d’action au rythme trépidant. C’est en plus plein de rebondissements et le héros est passé maître dans l’art de la cabriole et de la surprise. Ça nous plonge vraiment dans une ambiance de monte en l’air et de fanfaron à l’italienne que j’ai adoré.

Le revers de la médaille, c’est qu’avec sa plume si volubile et son héros de la même eau, l’auteur aime beaucoup s’écouter. Il y a donc de très très nombreuses longueurs dans ce roman. Les élucubrations du héros sont parfois lassantes. Certaines de ses aventures gagneraient à être raccourcies. Il y a un bon tiers des lignes en trop à mon goût et si l’auteur avait plus eu le sens de la concision ce titre aurait été un gros gros coup de coeur.

Car au-delà du style, Jaworski a un sens de la mise en scène, de la surprise, du retournement de situation assez incroyable. Les aventures que vit Benvenuto sont vraiment surprenantes. Quand l’histoire a démarré, je ne pensais pas que cette bataille navale dans laquelle on tombait sans prévenir serait l’amorce d’une si vaste aventures avec tellement de rebondissements. Les circonvolutions dans lesquelles ils nous emmènent réservent leur lot de beaux moments et coups de théâtre. La foultitude de personnages que l’on croise nous plongent toujours un peu plus dans les méandres de la politique pas toujours républicaine de Ciudalia et ses riches habitants. C’est passionnant !

Dernier élément surprenant pour moi, le dosage de la magie qui se fait par petites touches modestes et discrètes. Celle-ci est présente essentiellement en marge et à des moments que l’on attend pas. Le reste du temps, c’est la grande absente, car l’histoire arrive très bien à vivre sans elle. Jaworski propose ainsi une fantasy à l’ambiance historique de qualité qui se suffit presque à elle-même, les petits ajouts magiques qui sont disséminés le sont avec parcimonie et j’ai aimé cela car cela renforçait l’ambiance crédible de l’histoire.

Tout comme Janua Vera, Gagner la guerre fut une excellente lecture, on pourrait même parler de petite claque stylistique pour ma part. J’ai beaucoup aimé cette ambiance de crapule d’un autre temps avec sa touche de comedia dell’arte. Suivre un anti-héros avec la langue aussi fleurie fut un vrai bonheur. Seules les nombreuses longueurs où l’auteur s’écoute trop parler et le passage à vide du milieu auront terni le paysage. Pour le reste, c’est vraiment du tout bon. Je recommande à ceux qui cherchent une Fantasy plus piquante et rocambolesque.

Ma note : 16,5 / 20

5 commentaires sur “Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski

  1. Si on occulte les longueurs (avec un roman de 1000 pages, c’est quand même un gros problème), le roman semble avoir de sacrés atouts et bénéficier d’une narration que je suis quasi certaine d’apprécier. Je crois que, comme toi, j’apprécie les crapules, du moins, quand elles sont bien construites !

    Aimé par 1 personne

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