Livres - Science-Fiction

Expiration de Ted Chiang

Titre : Expiration

Auteur : Ted Chiang

Editeur vf : Denoël (Lunes d’encre)

Année de parution vf : 2020

Nombre de pages : 453

Histoire : « Les neuf histoires qui constituent ce livre brillent à la fois par leur originalité et leur universalité. Des questions ancestrales – l’homme dispose-t-il d’un libre arbitre ? si non, que peut-il faire de sa vie ? – sont abordées sous un angle radicalement nouveau. Ted Chiang pousse à l’extrême la logique, la morale et jusqu’aux lois de la physique pour créer des mondes inédits dans lesquels les machines en disent long sur notre humanité.
Auréolé d’un immense succès critique et commercial aux Etats-Unis, Expiration est en cours de publication dans vingt et un pays, installant définitivement son auteur parmi les écrivains américains les plus importants. »
Mon avis :

Je tiens d’abord à remercier les éditions Denoël pour leur confiance et l’envoi de ce titre.

J’ai découvert Ted Chiang il y a quelques années lors de l’adaptation au cinéma d’une de ses nouvelles par Denis Villeneuve sous le titre de Premier Contact (lien). Ce film avait été un gros coup de coeur pour moi, représentant un pan de la SF que j’adore lire et voir au cinéma. Voyant Ted Chiang à nouveau très plébiscité avec la sortie d’un nouveau recueil de nouvelles, il me fallait tenter l’expérience de le lire dans ce format.

Ted Chiang est un auteur qui écrit peu mais qui se fait à chaque fois remarquer par la qualité de ses récits. Depuis 1990, il a publié à peine 17 nouvelles mais s’est pourtant affirmé comme l’un des écrivains les plus importants du genre en remportant 4 prix Hugo, 4 prix Nebula et 6 prix Lotus ! On peut donc imaginer à quel point chaque nouvelle sortie est un petit événement.

Denoël avec sa collection Lunes d’Encre nous propose donc cette année de découvrir 9 nouvelles du maître offrant un joli tour d’horizon de la science-fiction moderne grâce à des thèmes variés et d’actualité. Avec de faux airs de Black Miror, c’est la question du libre-arbitre et de nos existence, voire de notre humanité et de notre rapport à l’univers qui nous entoure qui est questionné avec beaucoup de finesse afin de ne jamais oublier l’homme derrière la machine. Une oeuvre qui pousse vraiment à la réflexion.

Le revers de la médaille, c’est que chaque oeuvre varie énormément. Chacune interroge mais toutes n’ont pas réussi  à me parler. J’ai eu le sentiment d’être laissée sur le carreau par certaines, n’ont pas qu’elles soient mal écrites, au contraire la plume de Ted Chiang est simple, agréable, fluide, alors qu’il aborde souvent des concepts complexes, mais il les vulgarise extrêmement bien. Non, c’est parce que j’ai eu le sentiment que ses idées prenaient le pas sur la narration et que celle-ci était parfois inexistante. Dans plusieurs nouvelles, je n’ai pas senti vivre le personnage et je me suis donc contentée de me laisser porter par les idées, alors que de mon côté, je préfère me laisser porter par les personnages. Ainsi, si j’ai adoré certains textes, j’ai été un peu déçue par d’autres mais parce qu’ils ne correspondaient pas à ce que j’attends de la littérature, non pas parce qu’ils étaient mal écrits ou bancals au niveau des idées, loin de là.

Ces précautions étant dites, voyons un peu de quoi il en retourne.

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#1 : Le marchand et la porte de l’alchimiste

Récompensée par le prix Hugo et le prix Nebula, cette première nouvelle emprunte au style des Mille et une nuits pour nous parler de l’incroyable découverte faite par Fuwaad ibn Abbas dans une petite boutique tenue par un marchant et alchimiste qui a mis au point une porte permettant à celui qui l’emprunte de voyager de 20 ans dans le passé, ou au contraire de partir 20 ans dans le futur. Impressionné, notre héros demande au marchand si certains de ses clients ont déjà utilisé la porte en question.

J’ai trouvé cette nouvelle vraiment très belle et surprenante. Avec son récit empruntant aux contes arabes, ce qui lui donne un air très traditionnel, elle traite pourtant d’une question phare de la SF, une question universelle et intemporelle, la fameuse « Et si…? » Mais ici, c’est un sentiment d’inéluctabilité qui se dégage et qui est parfaitement résumé dans cette phrase : « Rien n’efface le passé. Nous avons la repentance, nous avons l’expiation, et nous avons le pardon. C’est tout, mais c’est bien assez.« 

#2 : Expiration

Ce deuxième texte a également obtenu le prix Hugo de la meilleure nouvelle et l’auteur s’y interroge à nouveau notre capacité à apprécier l’instant présent même lorsque notre futur semble déterminé d’avance. On suit pour cela un automate issu d’une civilisation extraterrestre curieux d’en apprendre plus sur lui et son espèce, leur fonctionnement et leur mémoire. Il entreprend pour cela de disséquer son propre crâne grâce à un jeu de miroirs et d’outils très précis. Mais il comprend alors que l’air qu’il inspire vient directement du sous-sol de la ville et pourrait très bientôt être la cause de leur mort à tous.

J’ai beaucoup aimé l’ambiance très asimovienne et steampunk de cette nouvelle. Suivre un héros qui est un robot change pour moi et offre une toute autre vision des choses. Ses interrogations sont en revanche tout à fait humaines et universelles à nouveau puisqu’elles renvoient aux expériences des anatomistes qui cherchaient à comprendre comment fonctionnait notre corps. Mais la dimension robotique apporte une toute autre saveur et dimension qui m’a beaucoup plus. J’en retiendrai la petite phrase : « Nous ne sommes que des configurations d’air en mouvement. » qui permet au héros de prendre conscience de sa valeur.

#3 Ce qu’on attend de nous

Petit intermède ultra court mais vraiment excellent, qui m’a frappée et mis une petite claque, alors que les textes précédents m’avaient un peu caressée dans le sens du poil. C’est une très bonne mise en jambe avant la nouvelle plus consistante qui suit où l’on continue à évoquer le libre-arbitre ou son absence face à une détermination extérieure.

#4 Le cycle de vie des objets logiciels

Texte le plus long de ce recueil que j’aurais bien vu figuré dans la collection de novella du Bélial avec ses 130 pages, celui-ci a gagné les prix Locus et Hugo. Ted Chiang y met en scène des créatures artificielles et virtuelles appelées « Digimos » à mi-chemin entre les Digimons de l’anime et les Tamagotchis que j’ai connus ado. Il faut imaginer que ces créatures sont devenues des êtres conscients et sensibles dans un univers virtuel où les hommes peuvent les élever et les éduquer. Ils deviennent rapidement un phénomène, qui comme tout phénomène ne sera qu’éphémère, car leurs propriétaires sont vite lassés par la lenteur de l’évolution de ces drôles d’enfants qu’ils doivent élever. Seuls quelques membres de la société mère conservent leurs compagnons virtuels, mais malgré tous leurs efforts avec l’obsolescente programmée de leur environnement virtuel, les Digimos survivants sont menacés d’extinction à moins de faire un pacte avec le diable.

Novella beaucoup plus longue, j’ai vraiment eu le sentiment de me retrouver dans un épisode de Black Miror cette fois. Ayant plus de pages, l’auteur a pu prendre le temps de développer des personnages auxquels j’ai pu m’attacher pour suivre cette histoire, qu’ils soient humains ou virtuels. C’était d’ailleurs particulièrement intéressant de suivre le lien entre humains/parents et enfants/I.A. Les thèmes des intelligences artificielles, de la parentalité et de l’évolution dans tous les sens du terme étaient fouillés et pertinents. C’est un texte qui fait beaucoup réfléchir notamment sur notre curseur moral pour arriver à ce qu’on croit être le mieux.

#5 La nurse automatique brevetée de Dacey

Après avoir exploré la parentalité avec un Tamagotchi revisité, l’auteur s’interroge sur la relation enfant-nounou si celle-ci était un automate avec un texte sur le thème de l’apprentissage par imitation/interaction mais avec qui ?
Quelle bonne éducation donner à ses enfants et comment ?

Avec un petit air de nouvelle victorienne à la Mary Shelley, Ted Chiant raconte l’histoire d’une invention surprenante,  une nurse automatique, mécanique, imaginée pour remplacer la nounou de son inventeur qui aurait maltraitée son fils. Mais cela ne se passe pas très bien puisque le seul garçon élevé par ses soins aurait fini dans une institution spécialisée. Est-ce vraiment une invention ratée ? Un docteur curieux décide d’enquête là-dessus.

Comme chaque histoire qui met en scène des créatures mécaniques, j’ai été fascinée par ce récit et les questions qu’il pose sur notre capacité à élever un enfant, ce qu’on désire pour lui/elle, ce qu’on y met derrière, les raisons pour lesquelles ont le/la confirait à une machine, etc. Mais également sur le rapport de l’homme au robot, à l’automate. Fascinant, original et à ma plus grande surprise touchant.

#6 La vérité du fait, la vérité de l’émotion

Ce nouveau texte propose une double histoire. Il y a d’abord celle d’un père qui a du mal à vivre dans une société où l’on change brusquement la façon de concevoir la mémoire humaine grâce à une invention qui donne la possibilité de tout enregistrer dans sa vie et donc de se rappeler tout dans les moindre détails. A cela s’ajoute celle d’un jeune africain qui voit l’arrivée des Européens et de leur missionnaire comme un changement majeur pour sa culture orale qui n’a jamais admis l’écrit.

J’ai trouvé pertinente la réflexion sur les limites de la mémoire, grâce à l’opposition de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture comme un vecteur de mémoire réelle s’opposant à celle enregistrée par cette nouvelle invention. Un thème déjà vu/lu ailleurs mais toujours intéressant à revoir. Cependant le lien fait entre les deux histoires m’a plusieurs fois semblé un peu trop forcé et ce manque de liant m’a gêné dans ma lecture. Quelques phrases cependant à méditer : « La technologie peut encourager les mauvaises habitudes. » « Nos souvenirs sont nos autobiographies privées. »

#7 : Le grand silence

Ce second court intermède, plus long cependant que le précédent, m’a moins marquée même s’il met en scène un concept intéressant : le paradoxe de Ferni en exploitant l’idée de la disparition de la seule espèce non-humaine capable de communiquer avec l’homme : les perroquets.

C’est un texte surprenant car il pointe la bêtise des hommes qui cherchent la vie à des millions d’années-lumière de chez eux alors qu’ils ne sont déjà pas capable d’apprécier celle qu’ils ont sur leur propre planète.

#8 Omphalos

Avec Omphalos (=L centre du monde), je suis malheureusement tombée sur un texte auquel je suis restée particulièrement hermétique à cause de la présence bien trop importante de la religion, même si je dois avouer que c’est un texte intelligent où l’auteur s’amuse encore à pasticher notre monde sous un bon angle.

Il imagine un monde où la théorie créationniste se serait vu renforcée par les découvertes scientifiques réalisées. Problème, lorsque l’on découvre grâce à l’astronomie que tout n’est pas aussi figé qu’on le croit, la croyance et la foi vacille. Et si les humains sans nombril n’étaient qu’une coïncidence et non une preuve ?

Dans ce pastiche de notre monde, Ted Chiang interroge le rapport entre les croyants et la science, entre ce que leur religion leur dit de croire et ce que la science leur démontre, alors même que nous sommes dans un univers où la science est parfaitement en phase avec la religion. Ainsi, il s’amuse petit à petit à déconstruire les fondements même de cet univers pour faire basculer la façon de voir le monde et l’univers aussi bien chez les habitants de cette histoire que chez ses lecteurs. Cependant, le texte reste souvent froid et théorique et c’est peut-être pour ça qu’il m’a moins plu, en dehors de la superbe lettre finale de Dorothea, qui apporte toute la nuance qu’il manquait un peu avant.
« La science n’est pas seulement la recherche de la vérité. C’est la recherche d’un sens. »

#9 L’angoisse est le vertige de la liberté

Ted Chiang conclut alors son recueil sur une nouvelle assez longue également, près de 100 pages où le lecteur cogite dès le titre.

A nouveau, dans une ambiance à la Black Miror, nous nous retrouvons dans un monde où un objet mélange d’artéfact et d’invention : le prisme, a révolutionné la façon de concevoir la vie. Avec lui, il est désormais possible d’établir une communication avec d’autres versions de soi dans des univers parallèles et de savoir ce que nos autres moi ont fait ou non dans ces autres réalités.

Comme son autre texte un peu long, l’auteur a pris le temps de développer son univers et ses personnages pour y insuffler une vraie humanité. Ainsi, l’héroïne, Nat, travaille pour un revendeur-profiteur de prismes, un arnaqueur. Elle assiste également à des séances de thérapie de groupe pour les problèmes relatifs à ces prismes. Et il y a de quoi faire entre les arnaques qui se mettent en place et les questions que cela pousse à se poser sur la nature profonde que cache tout un chacun. Le monde dans lequel elle évolue avec ses arnaques et ses espèces d’accrocs anonymes aux prismes est tout à fait crédible. L’invention est géniale et on se retrouve avec un portrait poignant des humains que l’on suit. L’interrogation sur notre libre-arbitre, qui revient une nouvelle fois, est donc tout à fait légitime. En prime, le final est particulièrement émouvant.

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Avec 9 textes, 9 ambiances différentes et surtout 9 variations sur un même thème : le libre-arbitre, Ted Chiang brosse un portrait moderne de la nouvelle de SF. Il développe en marge un panel de sujets bien vaste montrant la pierre angulaire qu’est le libre-arbitre dans tous ces récits. Alors certes, je n’ai pas réussi à me plonger vraiment à corps perdu dedans car j’ai trouvé l’ensemble parfois un peu froid et lointain, mais les idées m’ont quand même convaincue et quand j’ai ressenti ce petit bout d’humanité, ce fut un vrai feu d’artifice. Alors amateurs de SF, ce recueil est fait pour vous !

Encore merci à Denoël pour cette lecture enrichissante

7 commentaires sur “Expiration de Ted Chiang

  1. Je suis ravie de voir des nouvelles parce que ce genre semble encore en France avoir du mal à percer, du moins, sur la blogosphère.
    Le fait que toutes les nouvelles ne t’aient pas convaincue, c’est un peu le risque avec les recueils, mais ça n’en rend que les textes qui plaisent, plus forts.
    Parmi les nouvelles que tu évoques, les deux premières et La nurse automatique brevetée m’intriguent plus particulièrement…

    Aimé par 1 personne

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