Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

Sidooh de Tsutomu Takahashi

Titre : Sidooh

Auteur : Tsutomu Takahashi

Editeur vf : Panini manga (seinen)

Année de parution vf : Depuis 2021 (pour cette réédition)

Nombre de tomes : 5 / 25 (en cours)

Histoire : Deux jeunes garçons se retrouvent seuls, livrés à eux-mêmes.
Leurs noms : Shotaro Yukimura, 14 ans. Le grand frère. Gentaro Yukimura, 10 ans. Le petit. Ensemble, ils vont devoir affronter les multiples dangers qui menacent de s’abattre sur eux, dans cette période de grands troubles. Pour survivre.

Mon avis :

Tome 1

Tsutomu Takahashi est un auteur à la patte graphique singulière qui s’est fait remarquer depuis de nombreuses années chez nous. Sans trait sombre, âpre et incisif fait déjà des merveilles dans NeuN en cours de publication chez Pika, mais je le trouve encore plus saisissant dans Sidooh dont Panini signe le retour ici et dont vous pourrez trouver la suite dès demain en librairie avec les tomes 3 et 4.

Sidooh, c’est une histoire de samouraïs dans leur crépuscule, que nous avions déjà eu l’occasion de commencer à lire en France il y a quelques années mais que l’éditeur avait interrompu faute de succès. Cependant avec leur politique actuelle visant à redorer leur blason, Panini le propose à nouveau dans une édition aux nouvelles couvertures sombres et sobres comme j’aime.

Dès les premières pages, nous sommes plongées dans la noirceur et la misère de cette fin XIXe au Japon, période que j’ai déjà pu croiser dans plusieurs oeuvre, mais qui me frappe encore plus ici grâce au ton sans concession du mangaka. En effet, il ouvre son histoire sur le récit d’un terrible incendie ainsi que sur la mort de la mère de ses jeunes héros, victime du choléra, maladie importée par les Européens. Livrés à eux-mêmes, nos deux jeunes choisissent une voie sur le déclin, celle du sabre, mais c’est comme tomber de Charybde en Scylla.

Tsutomu Takahashi n’est pas connu pour faire dans la dentelle et c’est une fois de plus le cas dans l’ouverture de cette série. C’est sombre, très sombre, limite désespéré. Il nous fait le portrait d’un Japon ancien en déliquescence où la vie sociale d’alors mais aussi les traditions sont en perdition face à l’ogre que sont le progrès et l’ouverture aux pays étrangers. C’est une vision bien sûr totalement biaisée mais qui fonctionne à merveille pour le récit dramatique qu’il veut raconter qui n’est pas sans emprunter au chanbara (films d’autrefois sur les samouraïs qui se voulaient réalistes, sombres et épiques).

Les deux jeunes héros choisis pour porter cette histoire en sont l’archétype. La misère leur colle à la peau mais ils luttent malgré tout et font preuve de beaucoup de courage. Ils tentent à leur façon avec leurs connaissances de sortir de ce marasme à l’aide du sabre donné par leur mère qui leur vient de leur père. Sauf qu’ils ne connaissent rien du monde extérieur et que les pièges sont nombreux. C’est donc un récit initiatique bien sombre qui nous attend à leurs côtés à réserver à un public averti car déjà dès ce premier tome nous avons des morts sanglantes, des viols et tentatives de viols, des séquestrations, un embrigadement…

Ce premier tome n’est qu’une petite mise en bouche, je pense, au terrible cheminement promis aux deux jeunes héros qui ne sont pas au bout de leurs peines. L’univers est sombrement fascinant. On se demande bien tout ce qu’il peut nous réserver dans ce Japon vacillant où la tradition va peu à peu laisser place au progrès mais à quel prix.

Les influences sont nombreuses. J’y ai parfois vu de l’Habitant de l’infini d’Hiroki Samura dans le monde glauque et sans pitié dans lequel ils vivent. J’y ai parfois vu du Vagabond de Takehiko Inoue dans la philosophie qui semble s’en dégager. En tout cas, les dessins sont sublimes, noirs, très crayonnés, profonds et dérangeants. J’aime beaucoup leur inspiration évidente venant de la peinture traditionnelle asiatique au pinceau aussi bien du côté des visages et regards ciselés que des paysages qui laissent de fortes impressions. Rien n’est laissé au hasard.

Cette première incursion dans l’univers de Sidooh est une belle réussite, encore faut-il avoir le coeur bien accroché pour y survivre. Je reste cependant un peu sur ma faim face à l’ampleur de la tâche car pour le moment la direction reste bien floue et fugitive. Cependant la noirceur promise est là, le drame annoncé également et c’est raconté avec maestria. Je serai là pour la suite !

Tome 2

Avec cette réédition de Sidooh, Panini a fait le choix stratégique de sortir les deux premiers tomes en même temps, à la lecture de celui-ci je comprends mieux pourquoi, car si le tome 1 seul m’avait séduite mais laissée un peu perplexe, le deuxième a achevé de me convaincre.

Avec ce deuxième tout aussi sombre, Tsutumo Takahashi continue de nous entraîner dans les méandres tortueux de cette société archaïque en fin de règne en nous faisant assister à son terrible dernier champ du cygne.

C’est encore une fois terriblement malsain et dérangeant, la folie grondant de tous côtés, mais que c’est jouissif à lire ! La narration ultra dynamique, immersive et incisive l’auteur, nous fait vivre l’histoire de l’intérieur. On suffoque avec les héros, on a mal avec eux, on a peur avec eux. L’histoire devient enfin plus claire et la vivacité de la plume de l’auteur la rend nerveuse et brutale mais passionnante à suivre grâce à des rebondissements classiques mais parfaitement maîtrisés.

Après avoir découvert la folie de la secte dans laquelle les héros ont atterri à cause de leur malheureuse rencontre, c’est dans un univers proche de celui de Spartacus (je parle des séries TV) que nous nous retrouvons. Séparés, les deux frères ont été faits prisonniers par cette drôle d’engeance où ils sont tombés qui cherchent « des coeurs purs » et rejettent le bas peuple tels des déchets. L’aîné devient ainsi l’objet d’un sacrifice, tandis que le second envoyé avec les femmes, assiste à tout ça impuissant.

Une vraie rage s’empare du lecteur comme des personnages dans ce tome. On rage de se sentir impuissant, de voir de tels sévices s’organiser et d’assister à une telle folie instituée. La secte de maître Rugi est implacable et le fait qu’elle séduise l’élite pour devenir un lieu de spectacle comme dans les arènes lors de l’époque des Romains fait froid dans le dos. La même mise en scène a lieu ici, la même implacabilité et les mêmes injustices.

Heureusement, une voix s’élève discrètement et fait sécession, celle du samouraïs que nos jeunes héros avaient croisé, qui offre une chance de salut à l’aîné dans l’apprentissage du maniement du sabre. Mais avec un enseignement aussi succinct, cela va-t-il suffire ? Le mangaka mise tout sur la force de caractère de son héros, nous faisant bien appréhender que le combat, même au sabre, était avant tout une question de coeur et de volonté, comme Inoue nous l’a bien fait comprendre dans son Vagabond. Une philosophie typique qui contrebalance bien avec la misère de l’époque.

Résultat, dans cette édition de qualité – point que j’avais oublié de souligner -, les dessins du mangaka se veulent encore plus incisifs. Livrant des pages où l’on sent littéralement le feu de l’âme des personnages nous brûler les doigts et la froideur du fer de leur conviction nous glacer le sang. Les coups de sabres déchirent les pages et font voler les certitudes, le tout dans une folie ambiante parfaitement mise en scène au point d’avoir l’impression que l’on s’y noie nous aussi en étant sous psychotropes comme les personnages. Saisissant !

Un deuxième tome qui achèvera de convaincre les hésitants du premier tome qui étaient déjà en passe de craquer. L’univers est sombre très sombre, malsain profondément malsain, mais également vraiment marquant et percutant. Avec sa narration et ses dessins tranchant dans le vif, l’auteur accroche et fascine. J’ai vraiment hâte de découvrir la suite du chemin de croix de nos jeunes héros.

(Merci à Panini et Sanctuary pour ces lectures)

Tome 3

S’il me fallait un tome supplémentaire pour me convaincre, le voilà ! Alternant entre folie furieuse et ligne narrative plus claire, il offre l’équilibre parfois entre ce que je recherchais dans la série.

Celle-ci a un petit côté OVNI comme tout le travail de Tsutomu Takahashi, je trouve. C’est un mangaka qui aime décrire comme la folie se développe chez les hommes et les femmes jusqu’à les mettre en transe et il le fait à merveille ici dans une première partie bluffante. Le combat pour la liberté de Shotaro est à couper le souffle. L’ardeur que celui-ci met à combattre pour sauver sa peau et celle de son frère fait mal, un mal entêtant qui saisit également aux tripes, comme le décor crasseux et fou qui l’entoure.

C’est un monde vraiment malade que Takahashi met en scène avec ses crayonnés directement inspirés de la peinture traditionnelle, qui fait parfaitement ressentir la puissance des auras des personnages, la force de leur âme mais aussi la cruauté coupante du monde dans lequel ils vivent. Le travail sur les postures de samouraïs n’a pas été sans me rappeler celui d’Inoue sur Vagabond, pareil pour la mise en scène précise et incisive du combat. Et le boulot sur les décors, en particulier ceux de la forêt est saisissant, on se croirait vraiment dans un tableau traditionnel. Entêtant.

Après cette explosion de folie et de rage, l’auteur a la bonne idée de calmer le jeu avant de repartir de plus belle. Il offre donc l’un des sauts dans le temps les mieux intégrés à l’histoire que j’ai pu lire. C’est sobre et ça passe comme une lettre à la poste. La transition où il raconte de façon très classique le cadre plus général de l’histoire, s’éloignant enfin du petit microcosme de la secte, pour nous conter ce qu’il se passe ailleurs, a été vécu comme une bouffée d’air frais dans cet univers suffocant.

Pour autant, c’est toujours sombre et complexe, puisque nous sommes dans la période la plus sombre du Bakufu avec cette ouverture non désirée par tous aux étrangers. On replonge ainsi dans la grande Histoire japonaise avec des tenants et aboutissants historiques connus avec lesquels l’auteur va jouer, comme il fera plus tard dans NeuN, pour offrir en parallèle le récit de gamin qui tentent de surnager dans toute ce chaos abominable. Le destin offre une porte de sortie aux deux frères dont ils vont se saisir. Ce n’est que le tout tout début de leurs aventures.

Les questionnements que l’auteur vient à poser sur l’endoctrinement des jeunes esprits mais également sur cette haine de l’étranger enraciné chez les Japonais sont très intéressants. Ce sont des éléments narratifs forts qui engagent le lecteur dans une lecture sombre et complexe mais percutante. Cela donne furieusement envie de voir comme les héros vont se dépatouiller au milieu de tout ce marasme.

Ainsi, avec une note toujours aussi noire, sale et violente, Sidooh poursuit sa route, tout comme ses héros continuent à tenter de survivre dans ce monde hostile à la paix et à la tranquille. Tsutomu Takahashi offre une oeuvre puissante, qui laisse des traces, aussi bien par la folie qui en suinte que par la vision de l’histoire passée du Japon qu’elle présente. Sombre et fascinant.

Tome 4

Ou quand les victimes deviennent les bourreaux, Tsutomu Takahashi n’en finit plus de nous entraîner dans les méandres de cette sombre époque de la fin du Japon traditionnel.

Même si la folie furieuse des débuts se fait moins ressentir du fait de l’échappée des héros hors des murs de la secte, la bouffée d’air offerte est quand même agrémentée d’une impressionnante quantité de sang. Les deux jeunes frères font désormais partis d’un groupe de samouraïs dont le but est d’éliminer les partisans de l’ouverture du pays. Un tâche qui s’annonce sanglante et épuisante.

J’ai bien aimé assister aux premiers pas du groupe. Nous sommes dans un schéma assez classique où l’on nous balance de nouveaux personnages badass pour entourer les héros et leur offrir une aventure qui va élargir leurs horizons tout en leur faisant découvrir encore un peu plus la noirceur de leur monde. Leur chef est toujours le même homme énigmatique et petit parleur qui garde beaucoup de secrets pour lui sur les tenants et aboutissants de leur mission. Le groupe est cependant encore trop fraichement créé qu’on sente une réelle osmose entre eux et c’est juste la combinaison de plusieurs fortes personnalités pour le moment.

Non, ce qui frappe plutôt dans ce tome, c’est la peinture faite des relations entre Occidentaux et Japonais, ceux-ci dans une grande pluralité d’opinions. On assiste avec notre regard extérieur et lointain à l’occidentalisation et la modernisation à marche forcée d’un pays resté longtemps fermé, ce qui va susciter aussi bien la fascination que de grands freins et de grandes craintes. La complexité de ce moment est parfaitement rendu dans les scènes où les différents camps se mélangent.

Nos héros se retrouvent pris entre deux feux avec la mission qui leur est confiée. Cependant ont-ils le recul pour prendre la mesure de ce qu’on leur demande ? Takahashi dénonce-t-il cet embrigadement aveugle de jeunes kamikazes déjà à cette époque ? La mission a de quoi fasciner en tout cas, même si dans ce tome elle démarre à peine. L’auteur prend d’ailleurs son temps pour faire monter la tension autour d’elle, jouant de scènes quotidiennes tranquilles, de petites amourettes, de disputes entre frère pour tranquillement nous amener au climax sanglant de la fin. Simple mais efficace pour montrer que derrière une forme de tranquillité se cache en fait une période d’une extrême violence et injustice, sentiment qui va certainement bouillir et faire exploser nos héros.

Toujours avec une science narrative de premier ordre, Tsutomu Takahashi nous plonge dans ce Japon très noir et complexe de la fin du XIXe siècle où tradition et modernité venue d’ailleurs s’attirent autant qu’elles se repoussent occasionnant des tensions terribles. Les héros sont au coeur de la tourmente. Comment vont-ils en tirer l’épingle du jeu ?

6 commentaires sur “Sidooh de Tsutomu Takahashi

    1. Je croise les doigts aussi mais ils semblent vouloir aller assez vite si j’en juge le rythme rapide de sortie de 5 premiers tomes. Encore faut-il que les lecteurs soient au rendez-vous, c’est ça le plus dur quand on voit tout ce qui sort en ce moment…

      Aimé par 1 personne

      1. C’est pour ça que je suis contente que ça aille vite au début, on rapproche plus vite de la fin lol Mais oui, ça fait un peu peur…
        C’est chouette de voir ressortir de vieux titres qu’on a pu louper mais cette concentration fait mal au porte-monnaie ^^!

        J'aime

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