Livres - Science-Fiction

Chroniques du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg

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Titre : Chroniques du Pays des Mères

Auteur : Élisabeth Vonarburg

Editeur vf : Mnémos

Année de parution vf : 2019

Nombre de pages : 485

Histoire : Au Pays des Mères, quelque part sur une Terre dévastée du futur en train de se remettre lentement, les hommes sont très rares. Seules les Captes des Familles ­ les Mères ­ font leur enfantes avec les Mâles. Les autres femmes doivent utiliser une forme hasardeuse d’insémination artificielle.
Lisbeï et Tula ne s’en soucient pas trop : filles de la Mère de Béthély, elles grandissent ensemble, soeurs et amies. Mais Lisbeï se révèle stérile ; ne pouvant être la Mère comme elle en avait rêvé, elle doit quitter Béthély, et Tula.
Devenue « exploratrice », elle accomplira un autre de ses rêves : découvrir les secrets du lointain passé du Pays des Mères. Mais certains rêves sont difficiles à vivre…

Mon avis :

Avant de me lancer dans Chroniques du pays des mères, ce titre avait pour moi l’aura d’un classique, et pourtant, j’ai eu la surprise de découvrir qu’il ne datait que du début des années 90. Ce ne fut pas pour moi une lecture simple, l’autrice ayant des tics narratifs des dits titres « classiques », mais cette lecture exigeante fut vraiment gratifiante aussi et m’a fait forte impression.

Elizabeth Vonarburg est l’une des figures les plus marquantes de la science-fiction, avec une reconnaissance aussi bien en France que dans les pays anglo-saxon. En France, nous la connaissons notamment pour sa saga Tyranaël qui est ressortie cette année en deux briques chez Les moutons électriques (Fiche), mais elle a également reçu de nombreux prix comme le prix spécial Philip K. Dick, le Grand Prix québécois de la SF, le Prix Aurora et ou le Prix Boréal pour le titre dont que je vais vous parler.

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Chroniques du pays des mères est un roman singulier de près de 500 pages en grand format mais qui semble bien plus long à la lecture. Le tempo et la narration fort lents freinent la lecture dans un premier temps, et même par la suite, il faut déblayer au milieu des nombreuses infos pour faire ressortir les traits saillants de l’oeuvre mais quand on y parvient, c’est vraiment jouissif. En effet, récit d’anticipation post-apocalyptique, nous suivons une société future mélangeant religion et science sur une Terre où les mauvais choix de l’humanité a ravagé celle-ci, conduisant à des changements politiques violents avec un système patriarcal oppressif : les Harems, remplacés ensuite par une dictature matriarcale appelé les Ruches, pour arriver de nos jours au Pays des Mères, un système politique désormais apaisé mais complexe. Dans cette nouvelle société, nous sommes confrontés à une société de femmes où peu d’hommes naissent encore, mais où chacun hommes et femmes sont réduits à leur fonction ou absence de fonction reproductrice.

C’est dans ce monde qu’est née la jeune et curieuse Lisbeïs qui vit dans une sorte de gynécée où elle apprend ce qu’elle doit apprendre pour devenir la Chef de son secteur du monde connu, à la suite de sa propre mère. Dans ce monde où tout est féminisé, jusqu’à la langue et les fonctions, nous nous interrogerons au fil de la vie de Lisbeïs sur de nombreux thèmes et topos régissant cette société : évolution du féminisme, construction/instrumentalisation d’une religion, archéologie/oeuvre d’historienne, féminisation de la langue (instrumentalisation ?), amours au pluriel, genre, sexualité, maternité, etc. L’univers se dévoile au fur et à mesure, prenant de plus en plus d’ampleur au fur et à mesure que l’héroïne grandit et s’ouvre au monde, et lorsque tout s’arrête j’ai ressenti une petite frustration de ne pas continuer dans cet univers pour en apprendre plus car nous n’en avons découvert qu’un pan, celui des Mères, et il reste encore toutes Mauterres à explorer.

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Le roman est construit en cinq parties inégales correspondant à cinq moments clés de la vie de Lisbeïs sur lesquels il serait intéressant de revenir.

La première partie qui est la première approche de l’univers fut assez étrange. On pénètre l’univers par un tout petit but de la lorgnette. Mystère assuré, ce qui m’a rappelé les débuts du manga A journey beyond heaven et sa partie « Jardin » où comme ici nous suivons des héros dans un univers en huis clos. Ici nous pénétrons dans l’univers d’une sorte de gynécée, même s’il y a aussi quelques rares garçons à l’intérieur, endroit où grandissent les enfants en attendant une maladie à laquelle ils survivront ou non. C’est un univers quasi exclusivement féminin, coupé du monde, où la rencontre avec 2 soeurs très fusionnelles est d’autant plus surprenant qu’elles sortent du lot. Elles semblent promises à quelque chose d’extraordinaire surtout Lisbeï dont on lit les écrits en parallèle. Nous les voyons grandir tandis qu’on les prépare à leurs rôles en tant que femmes, l’une promise à être la Chef de cette enclave, mais pour cela il faut être fertile, ce qu’elle ne sera pas. C’est à travers elles qu’on découvre peu à peu les ressorts de ce drôle d’univers matriarcal, en même temps que les héroïnes qui découvre comme cela va fonctionner pour elle jusqu’au plus profond de leur chair.

Dans la deuxième partie, nous suivons désormais des héroïnes en passe de devenir adolescentes. Lisbeïs sachant qu’elle ne peut plus remplir le rôle qu’on lui a attribué de tout temps, elle est désormais libre d’essayer de percer les mystères de son monde et en particulier de sa religion à la figure christique féminine emblématique : Garde. L’héroïne fait ainsi oeuvre d’historienne, elle croise les sources, fait des fouilles, et parvient ainsi à une découverte majeure qui va remettre en question l’ordre et les croyances de la société dans laquelle elle vit. C’est sur cette base que reposera toute la suite du récit.

En effet, dans la troisième partie, nous sortons encore un peu plus de ce huis clos avec une Lisbeï partie vers d’autres horizons après le scandale et le bouleversement de sa grande découverte. Nous la découvrons dans un environnement plus ouvert où elle lie connaissance avec d’autres femmes, et hommes, autour des recherches qu’elle continue de faire à sa façon. L’autrice développe son oeuvre, sort du petit carcan familial d’avant et ajoute beaucoup de mystère autour de cette figure christique, de l’origine du Pays des Mères et des Terres inconnues de par le monde. Elle développe aussi les relations de ses personnages, mais même si c’est passionnant car cela repose sur une société très différente de la nôtre, c’est trop souvent tout à mots couverts alors ce n’est pas simple à suivre. J’aurais préféré plus de simplicité.

Dans la quatrième et avant-dernière partie, Lisbeï a désormais tout un groupe d’amis autour d’elle avec qui elle interagit, qui l’acceptent et avec qui elle continue ses recherches sur le passé de leur société, leur religion, mais aussi les terres inconnues de leur monde. L’autrice nous interroge beaucoup sur l’amour, l’amitié, les relations femme-femme, homme-homme, homme-femme, l’envie ou non d’aimer, la présence ou l’absence du désir, la notion de consentement, la perception de certaines « obligations » biologiques. C’est très dense mais ce fut une partie vraiment passionnante à lire et probablement ma préférée du titre, n’y trouvant plus trop les longueurs du début. J’ai beaucoup aimé les interactions de Lisbeï avec les jumeaux, mais aussi avec la vieille et mystérieuse Kélys ou encore le jeune Dougall.

Enfin, le titre se conclut par une cinquième partie bien rapide, où sous forme de conclusion, tout, ou une partie du tout du moins, se décante. Je préfère ne pas m’étaler dessus pour vous garder la surprise mais sachez que j’ai eu un petit sentiment de « tout ça pour ça », puisque je n’ai pas perçu de changements majeurs ou alors juste infimes malgré toutes les promesses. C’était un peu triste et j’ai ressenti une pointe de désillusion et de trop peu.

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Chroniques du pays des mères fut dont une lecture dense, pas facile, exigeante mais qui brassa beaucoup de concepts qui me donnèrent envie de réfléchir. Toutes les questions étaient pertinentes et faisaient écho encore de nos jours avec notre société, son passé et ses dérives possibles. J’ai aimé suivre les interrogations de l’héroïne sur comment une religion se construit et comment on peut l’utiliser ou la dévoyer. J’ai été frappée par le développement sur le désir vs le sentiment d’obligation d’être mère / avoir des enfants. La peur de la maladie et de la mutation est au coeur de nos préoccupations actuelles également. Et la conception d’enfants d’un point de vue général est traité de façon marquante que ce soit avec les questions sur les gènes récessifs, l’androgénèse, la consanguinité, la dégénérescence ou le besoin de repeupler la Terre à tout prix, etc. L’autrice évoque aussi la place des hommes et des femmes réduits à leur sexe de naissance, dans une société n’écoutant pas les vrais besoins, envies et désirs de ses membres. Elle confronte ceci à des schémas forts intéressants et plein de réflexion sur la notion d’amour : seul, à deux, à plusieurs, ou encore sur la notion de couple  et de famille au sens large. Ce récit fut vraiment porteur de plein de thèmes qui m’ont laissée songeuse.

Vraiment construit comme un assemblage de chroniques sur un endroit et une période donnée, suivant une figure qui va bouleverser cet univers tout en nous en faisant découvrir l’étrange richesse, Chroniques du pays des mères ne doit pas vous impressionner et vous bloquer par sa forme, laissez-vous bercer et porter, vous aurez une belle récompense à la fin.

>> N’hésitez pas à lire aussi les avis de : Lutin (Albédo), La geekosophe, Yuyine, Elhyandra, Feygirl, Red Blue Moon, La dent dure, D’encre et de rêves, Geekette, Chez Neph, Vous ?

TB lecture

6 commentaires sur “Chroniques du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg

  1. Je vois que tu as su passer outre l’exigence de ce titre pour finalement en ressortir comblée. Même si ton avis donne envie, je suis trop occupé niveau classique pour me lancer dans l’aventure même si je note le titre car on ne sait jamais 😉

    Merci pour la découverte !

    Aimé par 1 personne

  2. La construction du roman en cinq parties est plutôt intéressante même si la dernière est un peu celle de la désillusion.
    Avec l’arrivée des beaux jours, je suis clairement plus dans l’optique de lire des choses légères, mais ce roman pourrait me plaire notamment pour les questionnements qu’il induit. Je suis d’ailleurs intéressée par ceux liés à la religion, comment elle peut être dévoyée, et ceux sur la maternité parce que système imaginaire ou pas, le sentiment d’obligation d’être mère est encore bien présent.

    Aimé par 1 personne

  3. Malgré ce que tu dis de la renommée de l’auteure, je ne la connais pas du tout, même de nom ! Pourtant, son roman a l’air complexe et vraiment passionnant sur les sujets de la maternité, le genre, et la place de la religion dans cette communauté matriarcale.

    Aimé par 1 personne

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