Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

Avaler la Terre d’Osamu Tezuka

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Titre : Avaler la terre

Auteur : Osamu Tezuka

Editeur vf : FLBLB

Date de parution vf : septembre 2021

Nombre de pages  : 517

Résumé : Sur son lit de mort, la belle Zéphyrus, déçue par les hommes, fait promettre à ses 7 filles de détruire l’argent et la morale afin de plonger le monde dans le chaos. Les 7 soeurs consacrent leurs vies à ce projet, se faisant appeler chacune Zéphyrus et manipulant sans remords les hommes obsédés par leur beauté. Elles utilisent le dermoïde Z, une fausse peau qui permet à n’importe qui de changer d’aspect. Le désir et le trouble se répandent dans un monde obnubilé par les apparences mais qui ne peut plus s’y fier. Or l’une des soeurs va croiser le jeune Gohonmatsu, incroyablement fort mais pauvre et insensible à ses charmes : tout ce qui l’intéresse dans la vie tient dans un verre d’alcool qui pourrait se remplir sans fin. Un ivrogne ralentira t-il la chute d’une humanité avide ?

Mon avis :

Chez Tezuka, il n’y a jamais rien à jeter, ainsi quand les éditions FLBLB se proposent en cette rentrée de ressortir deux titres moins connus de l’auteur, ça donne de suite envie de les découvrir. Ayant feuilleté les deux et trouvé Debout l’humanité moins à goût d’un point de vue esthétique, je me suis jetée sur Avaler la Terre, qui avec son récit légèrement teinté science-fiction avait tout pour me plaire.

Le titre est paru originellement au Japon en 2 tomes en 1968 après avoir été publié dans le magazine Big Comic, qui publiera ensuite mes titres préférés de l’auteur : Kirihito, Ayako, Barbara ou encore MW. C’était la première fois que la revue faisait appel à l’auteur qui engageait alors son tournant vers les récits et sagas plus adultes. C’était aussi le premier auteur à qui la revue demandait une série en épisodes à suivre alors qu’il était plutôt habitué à des chapitres indépendants dans un même univers. L’auteur va s’en sortir avec un certain brio malgré quelques maladresses inévitables.

En commençant cette lecture assez longue, l’éditeur ayant sorti une intégrale de plus de 500 pages, j’ai d’abord été fascinée par le contexte de l’histoire. En effet, l’auteur donne un verni mythologique fort séduisant et surprenant ici, proposant ainsi une sorte de fable à charge contre notre société patriarcale, consumériste et capitaliste. C’est vivifiant. Graphiquement, en plus, c’est porté par un trait très puissant et marquant, notamment dans son dessin des corps féminin et de l’aura mystique qu’il leur confère, rappelant un peu les sylvidres de Leiji Matsumoto imaginée 10 ans plus tard. C’est donc assez fascinée que j’ai commencé.

Malheureusement, comme l’avoue le maître, il a eu du mal à gérer ensuite le format épisodique à suivre de son histoire. Ainsi, si le début de l’histoire est prenant, maîtrisé et bien construit autour de la mystérieuse et fascinante Zéphyrus, interprétation moderne du mythe de la Vamp, la suite s’effiloche très vite et on tombe alors sur des chapitres non ennuyeux mais décousus qui font qu’on cherche quel est l’intérêt et le sens de l’histoire par moment. C’est dommage.

Le fond de l’histoire est pourtant très intéressant. Il n’y a que sa grammaire narrative qui pêche un peu, sa grammaire graphique étant incroyable. En effet, l’on suit un drôle de héros, Gohonmatsu Seki, un pochtron de première qui ne vit que pour l’alcool qu’il peut ingurgiter. On l’a missionné pour surveiller et enquêter sur une femme mystérieuse qui fait perdre la tête à tous les hommes qu’elle croise : Zéphyrus. En allant à la rencontre de ce duo improbable, le lecteur va découvrir un groupe de femmes prêtent à tout pour venger leur mère et exaucer ces trois derniers souhaits : renverser l’ordre patriarcal, renverser l’ordre capitaliste et renverser l’ordre tout court. A travers des chapitres qui parfois se suivent et font sens, nous allons assister à la mise en route, à l’accomplissement et aux conséquences de ce terrible plan.

J’ai beaucoup aimé les thèmes cachés derrière : la critique de la façon dont les hommes traitent les femmes (femmes mariées sous tutelles, absence d’espace politique, absence d’espace au travail, maltraitance…) ; la critique de notre société capitaliste (l’amour démesuré de l’argent, la déshumanisation de notre société…) ; la critique des injustices de notre société (le racisme, racisme anti-pauvre, …). J’ai aimé la teinte SF que cela donne au récit avec cette volonté ouverte de détruire tout ce qui existe et le fait qu’on y assiste littéralement. C’est fascinant de voir le plan des soeurs se mettre en branle autour des richesses qu’elles lancent aveuglément pour détraquer notre monde et des peaux en latex qu’elles démocratisent pour rendre chacun anonyme. Cela préfigure magistralement certains pans de notre société de manière glaçante. J’ai aimé que les héroïnes soient en grande partie des femmes qui affrontent les hommes mais avec un traitement moins binaire qu’annoncé grâce à la nuance apportée par l’auteur avec la relation surprenante : Gohonmatsu – Zéphyrus. C’est très inspiré.

Il se dégage en plus une vraie modernité de la narration graphique composée par l’auteur pour l’occasion. On sent clairement qu’il s’inspire de la BD franco-belge à la Hergé pour tout ce qui est trait humoristique ou scène de bagarre comique. C’est très vivant. Mais il puise aussi beaucoup dans le cinéma hollywoodien et chez Hitchcock pour le côté plus thriller / polar de son histoire et c’est bluffant. On vibre lors de chaque scène de fuite ou de course-poursuite. On en prend plein la poire lors des explosions et des coups pris. Et on est profondément remué lors des scènes touchants plus à l’intime où les métaphores graphiques sont aussi bien envoûtantes que malaisante (plongées dans le psyché, viol, torture…) grâce à un trait tourbillonnant qui accompagne vraiment dans la lecture des planches. J’avoue que je trouve fou qu’il ait pu composer tout ça à l’époque et encore plus fou que ce soit toujours autant avant-gardiste quand je vois la timidité de bien des auteurs actuels en comparaison…

Enfin, je tenais à saluer le travail d’éditeur des éditions FLBLB qui en plus de proposer une traduction très inspirée où les références et traits d’humour m’ont semblé parfaitement trouvés (merci Jacques Lalloz et Patrick Honoré !), offre un objet de fort belle facture pour un prix modique vu le format, la qualité du papier et le nombre de pages. On aimerait qu’ils éditent plus de titres patrimoniaux ou que les autres éditeurs les imitent !

Ainsi, malgré ses maladresses dont l’écriture au long court de cette histoire, j’en ai beaucoup apprécié le cadre original et sa teinte mythologique dans une ambiance de SF. J’ai beaucoup aimé les critiques pleines de nuances de l’auteur sur la société d’alors (mais aussi encore sur la nôtre actuellement…). C’était surprenant de suivre un tel duo de héros / anti-héros. Mais surtout, j’ai été bluffée par l’inventivité graphique du maître qui propose encore ici des planches qui auraient dû faire date tant elles sont magiques, envoûtantes et inspirantes. La preuve que vraiment il n’y a que du bon chez Tezuka, même dans les titres plus confidentiels chez nous. Merci à FLBLB d’avoir réédité ce titre dont l’ancienne édition devenaient extrêmement dure voire impossible à trouver.

> N’hésitez pas à lire aussi les avis de : , Vous ?

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9 commentaires sur “Avaler la Terre d’Osamu Tezuka

  1. C’est vraiment pour ça que j’aime lire des blogs : tomber sur des titres que je n’aurais jamais regardés en librairie mais qui semblent receler d’inventivité et d’intelligence.
    Je t’avoue que la couverture me rebute avec ce type caricature du beauf de service mais ton avis me fait revoir complètement ma position. Les thématiques abordées ont l’air intéressantes et mais surtout, ont l’air d’être abordées avec intelligence. J’apprécie aussi que malgré tes bémols, tu aies trouvé dans ce tire une certaine nuance…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ! (que de jolis commentaires aujourd’hui ><)
      J'avoue que si je ne connaissais pas l'auteur, peut-être que je ne me serais pas penchée dessus. J'ai même demandé à ma librairie, si elle pouvait m'enlever le plastique pour que je feuillette avant de me décider. J'ai d'ailleurs écarté Debout l'Humanité qui ressortait le même jour parce que je ne le sentais pas ^^!
      Alors je suis ravie de te tenter avec ce titre méconnu 😀

      Aimé par 1 personne

  2. Un article très intéressant! Ton avis ne me surprend pas puisque tu avais déjà rapidement fait un retour, en tout cas ton avis détaillé confirme que c’est un titre qu’il faut découvrir! Merci pour ce retour très complet!

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  3. Je l’avais mis sur ma shopping list, mais il n’était pas à ma librairie. Et comme j’avais déjà beaucoup d’achats à faire, j’avoue ne pas l’avoir commandé.
    Mais du coup, je me demande si je ne passe pas tout de même à côté de quelque chose…. Je vais sans doute l’acheter un peu plus tard.

    Aimé par 1 personne

      1. Oui oui, ho tu sais tu n’as pas besoin de me le vendre, je me suis déjà bien renseigné sur celui là et l’autre qui est sorti en même temps. Haha. Mais je pense que je le prendrais de toute façon… Je sais que Monsieur ne me dira rien, mais ça m’embête toujours un peu d’être celle qui prend les tomes les plus cher, et surtout dès qu’il ne lira pas… ( Bon lui il est sur les séries à rallonge ).

        Aimé par 1 personne

      2. Parfait alors !
        Après il en faut pour les 2 dans un couple et comme tu dis toi c’est un tome cher, leur c’est plusieurs normaux, au final ça s’équilibre 😉 Et puis, c’est du patrimoine madame xD

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