Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

Le Livre des Sorcières d’Ebishi Maki

Titre : Le Livre des Sorcières

Auteur : Ebishi Maki

Traduction : Djamel Rabahi

Éditeur vf : Glénat (seinen)

Années de parution vf : 2022

Nombre de tomes vf : 3 (série terminée)

Histoire : Jean Wier est un personnage historique, médecin et opposant à la chasse aux sorcières. C’est son histoire que nous suivrons sans ce très beau seinen en 3 tomes, pour explorer le Moyen-Âge avec ses sorcières, ses loups-garous, la Peste et le combat sans fin contre l’obscurantisme.

Mon avis :

Tome 1

Férue d’Histoire, je m’intéresse toujours à chaque nouveau récit historique qui débarque chez nous et encore plus quand on touche à une période que j’aime comme la Renaissance. Ici, en s’inspirant d’un personnage célèbre Jean Wyer et son mentor Agrippa, l’autrice nous embarque dans un superbe tableau d’époque. 

Je découvre le travail de Maki Ebishi avec ce shojo, malheureusement reclassé encore une fois en seinen par l’éditeur… et j’adore. Dans cette courte série en 3 tomes, dont les deux premiers sont sortis simultanément chez nous, elle fait oeuvre de romancière historique mêlant portrait juste d’une époque lointaine et ajout de son fait pour combler les blancs, ce qu’elle fait avec singularité grâce à la dimension fantastique qu’elle instille. C’est beau et fascinant. 

Je me suis d’entrée sentie happée dans l’ambiance de ce récit où enquête policière, sorcellerie, magie et médecine se mélangent. En effet, les connaissances des gens de la Renaissance étaient loin de valoir les nôtres et souvent la confusion entre science et fantastique était présente. C’est ce qu’elle cherche à mettre en scène ici en faisant un tableau passionnant. Pour cela, elle utilise ce qui nous apparaît comme un jeune médecin : Jean Wyer, qui est en fait un personnage célèbre parvenu jusqu’à nous et qu’on connaît pour sa défense des « sorcières ».

 Avec lui, elle nous embarque dans une aventure singulière et fascinante entre passé et présent, entre science et fantastique, entre médecine et magie. Jean est en effet dépêché par son illustre protecteur pour aller résoudre le mystère des attaques d’un soit disant Loup-garou. C’est l’occasion pour lui de montrer sa science en menant l’enquête et pour nous lecteur de replonger dans son passé aux côtés de celui qui lui a tout appris, mais également de celle qui a suscité sa vocation.

Aux côtés de ces deux figures, on plonge dans un monde fait de superstitions d’un côté et de quelques individus tentant difficilement de l’en sortir. Tout le pan fantastique est fascinant et poignant car ce qu’on appelle magie ou sorcellerie, est juste une couverture pour des gens différents ou qui aimeraient l’être dans cette société corsetée et arriérée qui refuse le progrès. Quant à la science, elle est superbement représentée avec Agrippa, le maître de Jean, un homme engagé et courageux qui ose se battre pour ses convictions. 

 Nous avons ainsi un tableau assez juste de la situation d’alors, de la vie quotidienne de ces gens, de leurs peurs et des malheurs qui le frappent. C’est très finement écrit et j’ai adoré la patte graphique de l’autrice qui avait un je ne sais quoi de Fuyumi Soryo (Mars, Cesare) parfois. On se serait cru dans de vieux tableaux, de vieilles gravures, face à la finesse des décors, la profondeurs des noirs et l’expressivité des visages. C’est doux, puissant et réaliste à la fois, avec un voile de fantastique bienvenue qui recouvre l’ensemble à l’image des très beaux ex-libris qu’on peut avoir avec ces premiers tomes. Merci à Glénat pour cette belle édition et ce beau bonus !

J’ai trouvé dans Le livre des sorcières tout ce que j’aime dans les récits historiques : un décor juste et fouillé retranscrivant bien l’époque, des figures historiques bien décrites et une aventure prenante, qui en plus ici oscille entre une enquête présente fascinante et un passé qui prend aux tripes. Je regrette juste que l’éditeur n’assume pas que ce soit une oeuvre ciblée pour un public féminin au Japon, comme si ça devait empêcher les hommes de lire aussi de si bons titres. Ils seraient bien bêtes de s’en priver s’ils sont, comme moi, amateurs de récits historiques !

> N’hésitez pas à lire aussi les avis de : Les voyages de Ly, Vous ?

Tome 2

Autant j’avais trouvé le premier tome vraiment intéressant aussi bien dans sa construction narrative que dans ses idées, autant j’ai trouvé cette suite banale et sans surprise. Je suis un brin déçue quand je compare les deux.

L’autrice explore toujours le passé de Jean Wyer mais elle oublie totalement l’enquête où on l’avait découvert qui servait de fil rouge dans le tome 1. A la place, nous avons un récit plat et totalement linéaire où on voit Jean quelques années après qu’on l’ait laissé avec Agrippa, seul désormais, marié, et nouvellement installé dans une ville où il cherche à faire ses preuves comme médecin mais où on va accuser une femme d’être une sorcière.

Très classiquement l’autrice décrit les mécanismes qui conduisent les hommes et femmes d’alors à accuser quelqu’un de sorcellerie et à monter tout un dossier bourré de mensonges et superstitions sur elle pour la faire condamner. C’est assez terrible, très frustrant et violemment injuste. Le traitement choisit par la mangaka ici est sans surprise, elle suit ce qu’on connaît déjà de la chasse aux sorcières sans rien ajouter. On assiste donc impuissant à une machine déjà lancée.

Là où ça aurait pu être intéressant, c’est dans le traitement fait de ces femmes par Jean, qui voit en elles des patientes et non des sorcières. Ce n’est pas pour rien qu’il est l’un des pères de la psychiatrie moderne. Sauf que c’est exploité et posé de manière fort maladroite et peu claire avec parfois des femmes traitées justement selon l’état des sciences d’alors et parfois de manière totalement régressive et ce par le même individus que la science semble avoir abandonné ce qui est peut crédible…

D’ailleurs, le portrait fait des hommes et des femmes de l’époque tombe dans le même travers. On retrouve pas mal de topos sur le sujet qui certes ne sont pas toujours faux mais manquent ici de finesse et semblent bien répétitif. J’ai par exemple été assez déçue de la mise en scène des pensées d’Agrippa et de Wyer sur la religion réformée, cela manquait de clarté, chose qu’on attend quand même un peu ici.

J’ai donc eu l’impression tout au long de ce tome d’être confrontée à la fois à un discours brouillon et à un discours déjà vu et revu qui n’apportait plus l’originalité pressentie dans le tome 1. La narration très linéaire centrée exclusivement sur Jean en mode sauveur de ces dames n’a rien arrangé. Tout ça manquait de conviction et de finesse pour ça. Je m’attendais à mieux… Le dernier tome sera donc décisif pour juger de la qualité profonde de cette oeuvre.

Tome 3

Derniers retournements de situations pour un ultime volume extrêmement riche et fort qui décortique les mécanismes mis en place autrefois pour condamner hommes, femmes et enfants pour sorcelleries au lieu d’écouter leurs maux. Un thriller historique passionnant et percutant.

J’avais eu un petit coup de mou lors de ma lecture du tome précédent où j’avais peiné à retrouver l’ambiance qui m’avait tant séduite dans le premier tome. Ce n’est plus le cas ici. Je sais que l’autrice se propose de revisiter l’Histoire de ces hommes et femmes tellement superstitieux qui vivaient à la Renaissance (et avant, et après également) sous le prisme des affaires de sorcellerie. Pour cela, elle utilise une figure historiquement connue et son travail sur les démons ainsi que ceux qu’on accusait à tort d’être des sorciers, sorcières, loups-garous ou démons. Et autour de cela, elle brode une histoire solide, riche et émouvant. Un très beau travail.

J’avais beaucoup aimé suivre dans le détail l’affaire qui occupe Jean dans ce tome et qui concerne l’ensemble d’une famille dont d’abord les enfants, deux jumeaux étranges, puis la belle-mère, seconde mère des enfants, sont accusés à tort. L’autrice décortique en premier lieu tout le mécanisme conduisant à leur condamnation à cause de la peur des autres villageois, du poids des superstitions et de l’église, de leur manque de connaissance mais aussi de leur imagination galopante. C’est fascinant. Elle entreprend ensuite de nous démontrer, à grand renfort de science et de médecine, mais uniquement avec les connaissances de l’époque, ce dont souffraient vraiment ces personnages. C’est à nouveau passionnant et surtout très émouvant, car on se rend compte que ce sont à chaque fois des être différents, soit fragile, soit avec peut-être une forme de handicap mental, dont les forts vont abuser. J’ai adoré.

Tout au long de ce récit, l’autrice nous fait vibrer. Elle nous montre la force de caractère dont sait faire preuve Jean pour s’affirmer dans ce monde où pourtant les superstitieux sont partout et où la science est nulle part (ou presque). Elle nous montre sa persévérance, son intelligence et son grand coeur, car lui sait écouter et ne succombe pas à la facilité. C’est un très beau personnage dont la motivation sincère et honnête le porte à croire avant tout en l’homme, ce qui fait un bien fou. Il est également capable, à contre courant, de défendre les femmes par trop méprisée et maltraitée par les hommes en place de dominant. C’est un discours que j’ai adoré.

Pour cela, l’autrice fait preuve d’une narration particulièrement efficace. Là où j’avais eu le sentiment d’une certaine confusion autrefois, je l’ai au contraire trouvée très méthodique. Elle fait preuve d’une force de frappe rare et d’une grande lisibilité, ce qui rend son récit pertinent et passionnant. La tension monte tout du long mais également la force des arguments de la raison. Tout est parfaitement dosé pour faire l’effet souhaité au bon moment, comme dans un film relatant un procès judiciaire. J’y ai ressenti le même souffle au fur et à mesure que l’affaire s’éclaircissait et que les arguments faisaient mouche étayant la thèse du héros.

Enfin, les dessins sont vraiment magnifiques. On y retrouve bien ce style shojo aux trames épurées que j’aime temps et qui convient si bien, je trouve, a un récit historique. C’est sûrement dû à ma lecture passée de Cesare de Fuyumi Soryo dont je retrouve ici l’influence dans le design des personnages et l’ambiance. Il faut dire que les deux n’ont probablement que quelques décennies d’écart, normal alors d’y voir des similitudes d’ambiances historiques.

Alors que j’allais un peu à reculons vers ce dernier tome car je craignais une nouvelle déception avec le tome 2, j’en ressort au contraire totalement conquise. J’ai eu l’impression d’avoir en main un vrai bon récit historique, alliant tableau très juste d’une époque sous toutes ses coutures, et très beau récit de vie avec un héros comme on aimerait en voir plus et des moments plein d’émotion. Si vous avez envie de découvrir les mécanismes qui soutiennent ce qu’on a appelé les « procès en sorcellerie » autrefois, lisez-le, vous apprendrez plein de choses. Si vous êtes curieux des croyances des gens à la Renaissance et de comment cela pouvait être instrumentalisé, lisez-le. Si vous cherchez juste un beau récit sur la foi en la science et l’humain, lisez-le !

(Merci Glénat et Sanctuary pour ces lectures)

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© Editions Glénat 2022

 

16 commentaires sur “Le Livre des Sorcières d’Ebishi Maki

  1. Merci beaucoup pour ton avis, j’ai les tomes dans ma PAL et je compte les lires aujourd’hui ou demain. En tout cas je suis rassuré de voir que j’y trouverais ce que je cherchais, j’ai été séduite pour ma part par le côté historique, c’est très intéressant tout ce qui tourne autour du sujet.

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  2. Comme tu le sais, la série me tente beaucoup. Si on occulte ta petite déception pour le deuxième tome, le premier a l’air passionnant. J’aime beaucoup cette idée de mettre en avant la confusion entre science et fantastique qui est finalement encore présente à travers la superstition dans nos sociétés. La Renaissance n’est pas ma période préférée alors je suis également curieuse de découvrir le tableau qui en est fait.
    Quant aux ex-libris, les librairies que j’ai visitées ne les proposaient pas sinon, j’aurais craqué tout de suite.

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    1. Oh ma pauvre, c’est pas cool. je trouve toujours dommage que toutes les librairies ne puissent pas en bénéficier.
      Sinon oui, c’est fort sympathique et intéressant d’avoir ce genre de récit à décor historique en manga !

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  3. Je peux me risquer a une question ? Tu dis « avec ce shojo, malheureusement reclassé encore une fois en seinen » Je ne suis pas vraiment calé en manga, j’imagine qu’en théorie il s’agit de deux genres différents ? Dont un cible principalement un public féminin si je t’ai bien lu. Mais qu’est ce qui justifie qu’un éditeur reclasse un manga ? Pour faire plus vendeur ?
    (Désolée, finalement ça fait beaucoup de question mais ça me rend curieuse 😇)

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    1. Aucun souci, permets-toi 😉
      Oui au Japon, la plupart des mangas sont produits pour des magazines avec des publics bien précis, ce qui influence souvent le dessin et la narration de l’auteur.
      Ici, ce qui m’agace, c’est qu’en France on considère qu’un titre destiné aux femmes n’est pas assez vendeur et qu’il vaut mieux le camoufler en disant que c’est pour homme. Parce que oui, c’est vrai le public masculin manga boude souvent les shojo/josei (pour femmes), mais c’est ridicule.
      Et là c’est prendre le problème à l’envers. Il faut éduquer les hommes pour qu’ils comprennent qu’une oeuvre « féminine » n’est pas une oeuvre de moins bonne qualité et c’est valable bien au-delà des frontières du manga.
      (Je me suis un peu emballée ><)

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      1. Merci pour cette explication, je comprend beaucoup mieux ! J’ignorais d’ailleurs que les mangas étaient généralement produits pour des magazines. Je comprend que tu t’emballes 🤭 en faite pour aller plus loin, j’ai du mal avec cette idée d’oeuvre féminine ou masculine pour dire vrai. Même si je peux comprendre qu’il s’adapte plus à l’un qu’à l’autre. Mais finalement en catégorisation de la sorte, on ferme la porte a un public. Et tu as raison, une oeuvre dite « féminine » n’est pas moins travaillé, moins aboutie, ou moins réfléchis que n’importe quelle autre, ça donne une image assez péjorative du travail finalement de le reclasser… D’ailleurs ça me fait penser que le blog Le chaudron a récemment consacré un article au sujet du féminisme dans le manga. Ça pourrait sûrement t’intéresser 🙂

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      2. Oui, c’est pour ça que ça m’agace. Il y a ce regard de certain sur les oeuvres de et/ou pour femmes qui est méprisant et ce n’est pas normal.
        J’irai jeter un oeil à son article, effectivement ça a tout pour m’intéresser ^^

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  4. J’ai adoré la lecture du premier tome et je te rejoins dans ce que tu en dis. Je n’avais pas fait le lien avec Fuyumi Soryo au niveau du dessin mais c’est vrai qu’on peut y voir des ressemblances. Je trouve juste que le dessin de Ebishi Maki manque parfois de constance en proposant des planches assez inégales.
    Bon par contre je n’ai pas encore lu le tome 2, j’attends le 3 pour tout lire d’un coup et je n’ai lu que t’as conclusion pour me garder la surprise mais j’ai un peu peur de ce que tu évoques car j’avais justement des craintes sur cette aspect du titre avec un propos peut être féministe mais des persos principaux masculins :/
    Par contre encore une fois, brr le classement seinen au lieu du shojo chez Glénat..

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    1. Oui marre de ces reclassement intempestifs… 🤬
      Tu as raison, les planches voire les cases au sein d’une même page sont effectivement inégales.
      Je compte sur le tome 3 pour redresser la barre car j’ai vraiment aimé l’ambiance des débuts et je trouverais ça dommage de le perdre pour cette histoire plus fade et classique qu’on a eu dans le tome 2.

      Aimé par 1 personne

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