Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

Entre-Deux de Peko Watanabe

Titre : Entre-Deux

Auteur : Peko Watanabe

Traduction : Pascale Simon

Éditeur vf : Kana (Big – Life)

Années de parution vf : Depuis 2022

Nombre de tomes : 2 / 5 (en cours)

Histoire : Atsuko Asao et Kôhei Iwaki forment un couple depuis un peu moins de 10 ans. Tout semblait parfait entre eux, même si le mariage dont parle leur entourage leur apparaissait comme un concept abstrait qui ne les concernait pas. De même qu’un enfant.
Mais une seule erreur commise par Kôhei va définitivement troubler l’équilibre entre eux : une autre femme est tombée enceinte de lui…

Mon avis :

Tome 1

Je fais presque aveuglément confiance à Kana sur sa collection Life où j’ai adoré quasiment l’ensemble des titres de celle-ci. Ainsi même si le thème me faisait grincer des dents : un homme en couple qui trompe sa copine et se retrouve bientôt papa, j’ai eu envie de lui laisser le bénéfice du doute. Grand bien m’en a pris.

Avec Entre-Deux, je découvre Peko Watanabe, autrice qui officie pourtant dans le milieu du manga depuis le début des années 2000 avec aussi bien des josei que des seinen, et qui est pour moi dans la veine d’autrices comme Ryo Ikuemi, Ricaco Iketani ou Fusako Kuramochi. C’est-à-dire des autrices aux titres sensibles, ancrés dans un quotidien actuel de l’époque d’écriture, avec des réflexions intéressantes sur la société et des personnages croqués avec réalisme, sans concession. Ça fait mouche avec moi.

Pourtant le sujet était casse-gueule : l’adultère et l’arrivée d’un enfant en conséquence, mais le traitement fait dans ce premier tome me séduit assez. On y découvre d’abord un couple de trentenaires, ensemble depuis une dizaine d’années, qui vit ensemble sans être marié et sans avoir eu d’enfant. Ils ont une routine assez séduisante à mes yeux où on sent leur profond attachement mais dans un quotidien somme toute banal où l’autrice ne sent pas la nécessité d’en faire des caisses en terme de romantisme ou de sexe pour montrer leur attachement pourtant bien présent. J’ai aimé ce portrait que je trouve assez juste d’un couple installé.

Elle, travaille dans une petite entreprise de bento après avoir fait un burn-up en tant que journaliste dans un grand magazine. Lui, est avocat aux brevets dans un cabinet et bosse en duo sur des dossiers aussi farfelus qu’un vélo-vribromasseur… Leur quotidien est rythmé par les bons repas qu’elle prépare et qu’ils partagent, leurs échanges sur leur travail, leurs sorties en solo avec leurs amis et collègues, ou encore la visite de leurs parents. On ne s’attend donc pas du tout à ce qui va nous tomber dessus, car ils ont l’air bien dans leurs pompes et bien ensemble dans ce cocon qu’ils se sont créés dans leur petit appartement.

Mais quand ça dérape, ça devient encore plus intéressant. L’autrice a une façon bien à elle de traiter de la question de l’adultère. Ça peut déranger certains lecteurs, ce ne fut pas mon cas. En effet, elle nous montre un homme qui a l’air bien sous tout rapport, qui a fauté une fois avec une collègue, qui ensuite est tombée enceinte. Cet homme ne semble pas réaliser sa faute en dehors de ce bébé à naître. Il ne réalise pas qu’il a commis un adultère et trompé sa compagne qui avait toute confiance en lui. Il a donc quelque chose de lisse et d’un peu trop parfait sous le trait de la mangaka, comme si son comportement était excusable et qu’il fallait le plaindre. Je pense que ça en irritera certain comme ce fut presque mon cas. Car au final, après avoir laissé poser ma lecture, j’ai eu le sentiment qu’en faisant cela, l’autrice voulait nous montrer comment cet homme se voyait et accentuer ainsi encore plus son erreur et la réaction que va avoir sa compagne. J’attends donc de sa part plus qu’un : « je te pardonne », mais une vraie remise en question de leur relation, qui poussera Kohei à en faire de même. Sinon je serai très déçue qu’on oublie sa faute, même si dans la vraie vie, oui, des femmes pardonnent ce genre d’écart.

J’ai aussi beaucoup aimé en parallèle le portrait qui est fait de la future mère, une femme active, qui a des airs un peu froids vu de l’extérieur et qui a couché avec Kohei une seule fois, ce qui a eu pour résultat de la faire tomber enceinte. Elle n’est pas du tout dans le cliché de la méchante rivale. C’est une femme mature qui assume ce qu’elle a fait et ce qui en résulte et compte bien assumer son futur rôle de mère. Elle a la tête sur les épaules aussi bien personnellement que professionnellement. J’espère juste lui découvrir une facette moins froide par la suite, surtout dans sa future relation à son enfant. Mais le titre en dit long sur la vie d’une femme voulant faire carrière au Japon et voulant avoir un enfant sans être en couple.

Même s’il est classé en seinen, les dessins sont en plein dans ce que j’aime en josei avec des traits fins, plutôt d’inspiration japonaise avec ses yeux étirés et ses expressions moins exagérées que dans les titres à la cible plus jeune. Il y a aussi un portrait de ce quotidien banal qui est sublimé sous le trait de l’autrice, notamment lorsque les héros se baladent en ville ou font une pause pour réfléchir sur eux-même ou sur leur vie. On sent l’expérience de la mangaka même si le titre date un peu.

Sous ses dehors un peu froids et un peu banals, voire même dérangeants, le premier tome d’Entre-Deux est une de ces petites pépites qui aborde de manière crue et subtile à la fois un sujet de société trop souvent caché : l’adultère et « l’enfant du pêché », avec les conséquences sur chacune des personnes concernées. L’autrice, forte de son expérience dans le monde du josei, offre un titre où les caractères des personnages et leurs relations promettent d’être fouillés et loin des caricatures habituelles. Avec un premier tome qui sonne déjà très juste sur la description de leur quotidien à la maison et au boulot, elle m’a convaincue de lui donner une chance alors que le sujet ne m’intéressait pas du tout, preuve de son talent !

> N’hésitez pas à lire aussi les avis de : Les instants volés, Vous ?

Tome 2

Comme pressenti lors du tome 1, quelle belle chronique sociétale âpre et juste, offrant un portrait saisissant des jeunes actifs japonais dans leurs désirs de couple et d’enfant.

J’avais déjà souligné la fois précédente la justesse de l’autrice dans l’écriture des personnages et de leurs relations, j’y reviens cette fois encore. Alors oui, ses portraits ne nous brossent pas dans le sens du poil mais ils font vraiment sens et pose des interrogations pertinentes.

Ainsi on a envie d’en vouloir à cet homme qui a trompé sa copine et pourtant, l’autrice n’en fait pas un salaud, mais plutôt un type assez jeune et influençable qui essaie désormais de se rattraper. On a aussi envie d’avoir une héroïne forte qui porterait les valeurs du féminisme, mais on a plutôt une jeune femme sensible qui s’accroche à ce qu’ils ont construit et qui est capable de faire la part des choses. Elle sait qu’il a déconné, elle sait que tout n’est pas parfait, elle doute aussi parfois de ses désirs et de son couple, mais elle reste franche et honnête. J’aime beaucoup ces ambivalences.

Mais le point fort du titre est pour moi clairement dans le portrait fait des femmes, de leur corps et de leur désir ou pas d’enfant. J’ai adoré les discours des différentes femmes qui préviennent Takano de la réalité de la vie d’une mère et a fortiori d’une mère célibataire. Elles ne mâchent pas leurs mots et la confronte à la réalité, loin du discours idyllique qu’on a un peu trop tendance à entendre sur l’arrivée d’un enfant. Ici, l’autrice ose dire à travers elles que c’est dur, que ça change une femme, que c’est épuisant et qu’on a besoin d’aide dans ses cas-là. A travers la mère de Takano, elle ose aussi dire qu’on ne peut pas toujours compter sur nos parents pour nous venir en aide, leur imposer cela sans que cela soit leur choix, et que vouloir un enfant c’est quelque chose qui se réfléchit mûrement. J’ai beaucoup aimé ce discours mature, ce discours de vérité, qu’on voit bien trop rarement et que j’ai trouvé très actuel.

A côté de cela, le récit, qui se veut très féminin, en vient aussi à évoquer tout le spectre des maladies et syndromes purement féminins, que ce soit les problèmes hormonaux, les sautes d’humeur, les douleurs aux ovaires, etc. C’est puissant de retrouver cela dans un récit qui se veut le reflet des jeunes adultes actuels où on aborde la précarité des premiers emplois, la difficulté à être indépendante et à se séparer de quelqu’un quand on ne gagne pas beaucoup, les désillusions parfois des premières relations sérieuses, etc. C’est exactement ce que j’attends des promesses de la collection « Life » et de ses récits plus matures.

Grâce à ces questionnements sur le corps féminin, le couple et les enfants, grâce à ces personnages réalistes ancrés dans la société japonaise actuelle, alors que je trouvais le sujet de cette série très casse-gueule, j’adore ce qu’en fait Peko Watanabe. C’est âpre, juste et sensible à la fois, osant évoquer certains tabous très frontalement et avec finesse aussi. Je recommande chaleureusement aux jeunes (et moins jeunes) de lire cette série.

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© Editions Kana – 2022

 

9 commentaires sur “Entre-Deux de Peko Watanabe

  1. Un thème qui ne laisse pas indifférent, assez surprenant, je suis d’accord avec toi quand tu dis que ça peut en refroidir certains. Mais je trouve ça intéressant que les personnages ne soient pas clichés, et que la situation du couple ne soit pas chaotique. Et en plus les lignes et illustrations ont l’air vraiment sympa 😊

    Aimé par 2 personnes

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