Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

Ashita no Joe : Tomorrow’s Joe de Tetsuya Chiba et Asao Takamori

Titre : Ashita no Joe : Tomorrow’s Joe

Auteurs : Tetsuya Chiba et Asao Takamori

Traduction : Akiko Indei et Pierre Fernande

Éditeur vf : Glénat (vintage)

Années de parution vf : 2010-2012

Nombre de tomes : 13 (série terminée)

Histoire : Joe Yabuki est un enfant de la rue, un orphelin bagarreur qui est régulièrement en conflit avec les autorités. À peine arrive-t-il dans un bidonville que ses frasques éveillent la curiosité et l’intérêt de Danpei, un ancien boxeur devenu alcoolique. Ce dernier, conscient de l’incroyable potentiel du jeune homme, rêve d’en faire le plus grand boxeur de l’histoire. Malheureusement, l’intéressé semble plus que jamais attaché à son indépendance et Danpei comprend qu’il va devoir gagner la confiance de ce jeune chien sauvage…
Au panthéon des mangas “cultes”, Ashita no Joe est une véritable référence, et pour de nombreux mangakas contemporains, l’oeuvre qui leur aura permis de trouver leur vocation. La série aura connu deux adaptations télévisées, l’une en 1970, la seconde en 1984. Le manga remporte au Japon un succès historique avec plus de 16 millions d’exemplaires vendus ! Le roi des classiques s’invite dans l’hexagone, et ça va cogner fort, très fort !

Mon avis :

Tome 1

Ashita no Joe est également l’un de ces titres cultes que Glénat nous a fait le plaisir de sortir quand ils ont mis en place dans les années 2010 une collection Vintage qui malheureusement n’a pas eu le succès escomptée. Cependant, elle a eu le mérite pour les lecteurs d’alors de proposer à prix réduits de longues séries cultes et inédites en France de grands auteurs comme Tetsuya Chiba ou Shintaro Ishinomori et bien qu’avec du retard, je suis bien contente de pouvoir à mon tour y plonger.

Ashita no Joe est un titre emblématique du shonen sportif des années 70. Avec 20 tomes dans son édition originale, 13 chez nous, Tetsuya Chiba en s’inspirant des classiques pour enfants comme Rémi sans famille ou des oeuvres sociales à la Dickens, nous fait plonger dans le Japon pauvre de l’après-guerre où les orphelins peinent à s’en sortir et font bêtises sur bêtises dans les quartiers pauvres en périphérie des grandes villes. Mais notre héros, Joe, lui a du talent et il sera remarqué par un ancien boxeur qui va tenter de faire quelque chose de lui. Ce ne sera cependant pas si facile de le faire entendre à cette forte tête.

Avec cette oeuvre, le duo Tetsuya Chiba et Asao Takamori qui est à l’oeuvre va devenir ultra célèbre. Il faut dire que ces hommes des années 30 puisent dans leur vécu d’après-guerre pour nous offrir alors une oeuvre moderne et poignante aux inspirations japonaises comme occidentales qui d’emblée avait tout pour en faire une oeuvre culte. Il y a en effet du Tezuka (des premiers temps) dans la virtuosité de l’introduction de ce jeune héros et des bidonvilles qu’il côtoie, il y a également du Disney et du Charlot dans cette narration archi fluide aux allures un peu cartoonesques si agréable, où nonchalance côtoie misère sociale et message dramatique. Le lecteur de maintenant pourra trouver ça dater, ce n’est pas du tout mon cas, j’ai eu contraire trouvé les dessins et leur mise en scène très moderne, dynamique et percutante, en plus d’être amusante et profonde à la fois. Ashita no Joe, c’est pour moi l’ancêtre moins misérabiliste, plus énergique et lumineux de Rainbow, le titre carcéral de George Abe et Masumi Kakizaki.

Le premier tome faisant plus de 360 pages, c’est quasiment un volume double. Il est donc très dense à lire mais prometteur dès les premières pages. En nous présentant son héros nonchalant et fanfaron qui lutte contre le carcan de cette société qui l’enserre, les auteurs nous mettent directement de son côté. On suit alors d’abord avec amusement ses péripéties dans les bidonvilles tokyoïtes qui vont lui faire rencontrer son futur mentor, mais qui vont aussi nous éclairer sur la personnalité haute en couleur de ce boxeur en puissance, qui aime les entourloupes mais a le coeur sur la main. Autour de lui, c’est tout un Japon miséreux d’après-guerre qui est reconstitué où les gosses errent dans les rues, où les clochards sont nombreux, où l’ivrognerie et les bagarres sont à tous les coins de rue, où les petits boulots sont durs et mal payés et où l’administration est défaillante. Cependant les auteurs malgré cette misère qu’ils décrivent, ne tombent pas dans le cliché misérabiliste, non ils nous montrent avec leur héros une possibilité de voir la lumière.

Car Joe est un peu un rayon de soleil, à chaque ennui il lutte pour trouver une solution et avancer dans la voie qu’il s’est fixée. C’est certes un rebelle dans l’âme qui refuse souvent la main tendue, mais au final il écoute et réalise que ça peut l’aider. Il n’a cependant pas une vie facile, il passe de l’orphelinat, aux foyers, à la rue, aux centres éducatifs mais jamais il ne lâche rien. On a souvent peur pour lui car c’est un milieu très rude, mais il s’en sort toujours avec panache. Et la boxe dans tout ça ? Elle lui tombe dessus par hasard. Au début, ça ne l’intéresse pas, mais petit à petit l’idée creuse son chemin, et surtout sans qu’il s’en rende compte, en quelques coups elle commence à le faire vibrer. La passion est née.

Nous ne sommes cependant qu’aux prémices de cette histoire dans ce premier tome. Les auteurs n’ont fait que nous introduire la personnalité haute en couleur de leur héros si charmant, irritant et complexe à la fois, ainsi que des gens qui vont tourner autour de lui. Ils ont surtout posé le portrait d’un Japon bien rude et misérable où la société était encore bien défaillante vis-à-vis de ses pauvres gens adultes comme enfant. Mais déjà, ils ont posé leur patte avec un style graphique aux fortes inspirations occidentales qui fait mouche par son dynamisme et son ton enjoué malgré les vicissitudes qu’ils racontent. Ashita no Joe a donc déjà tout d’un grand titre !

Bonus : Glénat offre de très intéressantes clés de compréhension dans les ultimes pages qui éclairent vraiment sur la vie au Japon à l’époque de l’intrigue et avant.

Tome 2

C’est vraiment avec ce deuxième que l’univers de Joe et son attachement pour la boxe commence avec une intrigue entièrement entre les murs du centre d’éducation où est détenu le héros.

Dans le premier tome, les auteurs avaient vraiment pris le temps pour planter le décor de leur histoire dans ce Japon miséreux mais plein d’espoir de l’après-guerre, donnant des vibes de Dickens à leur intrigue. Dans ce deuxième tome, ils inclinent plus leur histoire du côté du sport et de la passion qui va se saisir du héros, même si une fois de plus, ce ne sera pas un long fleuve tranquille. Cependant, étrangement j’ai eu des vibes à la West Side Story dans ce tome avec constitution de deux clans dans le centre où vit désormais Joe qui se divisent autour de la figure de Yoko, cette fille de bonne famille qui y fait ses bonnes oeuvres.

Dans ce tome, ils se concentrent donc sur la genèse de Joe, futur champion de boxe, à l’aide de la naissance de son premier rival : Rikiishi, un boxeur pro lui aussi détenu. C’est passionnant à lire. J’ai adoré voir cette tête de mule qu’est Joe mettre toute sa rage et son énergie dans le défi lancé par Rikiishi. C’est une saine émulation pour lui qui n’avait pas de but dans la vie et qui se découvre enfin, bien qu’il ne veuille pas l’admettre, une passion : la boxe. L’éveil de son intérêt pour cet apprentissage est un très beau moment, surtout avec Danpei comme mentor. J’aime beaucoup les dynamiques très shonenesques ainsi mises en branle avec des oppositions et rivalités poussant à se dépasser.

Les codes du shonen sportifs que l’on connaîtra ensuite sont déjà présentes d’ailleurs et on les trouve en force. Nous avons d’abord un héros se découvrant une passion et ayant envie d’apprendre, puis qui se découvre un rival. Cela résulte forcément sur un entraînement en vue de battre celui-ci, le tout à coup de coups spéciaux, mais enseignés de manière originales par un mentor à la relation assez particulière, entre amour et haine, des bases que l’on retrouvera dans d’autres titres plus tard mais différemment, car il y a ici une dimension paternelle assez forte. En effet, Danpei a vraiment tout du père japonais à l’ancienne, présent et lointain à la fois, qui prend soin de son fils mais pas de trop près. J’aime assez cette ambiance.

Le fait que tout cela se déroule dans le centre d’éducation où Joe doit vivre pendant un an est original. On a une vision assez idyllique quand même de ce lieu, loin des vraies violences qu’ont dû y vivre les détenus d’autrefois qui y ont été. Cependant, c’est très pêchu. Il y a l’introduction d’une dame et ses bonnes oeuvres dans un milieu très masculin qui vient attiser les rivalités. Il y a le travail dans les champs qui endurcit. Il y a les clans de garçons et les oppositions entre certaines figures phares inattendues. Tout est fait pour susciter rebondissements et tensions positives pour faire évoluer les personnages.

Pour l’instant, c’est clairement Joe qui tient le haut de l’affiche, les autres peinent à avoir le même charisme que ce héros nonchalant et grande gueule mais à fleur de peau et se cherchant encore. Il est jeune le bougre malgré ce qu’on pourrait croire. A côté de lui, il y a un Danpei qui est une figure paternelle intéressante et qui devrait le suivre un moment pour lui apprendre le métier. Et surtout face à lui, il y a ses rivaux Rikiishi en tête, qui nous offre un match incroyable face à Joe, un match rude et âpre où le sang et la sueur gicle et où les coups pleuvent. C’était très prenant à voir et ça filait des frissons.

Après avoir lu ces deux premiers tomes, je comprends parfaitement le statut d’oeuvre culte d’Ashita no Joe. Il se dégage quelque chose de vraiment fort de cette oeuvre, reflet de son époque, au héros si charismatique. Sa découverte de sa passion pour la boxe est fascinante. Les influences des auteurs sont nombreuses et assez jouissives pour le lecteur actuel entre cette narration très cartoonesques et ces vibes occidentales à la Dickens et à la West side story. Je passe un grand moment, je vibre et je m’amuse aussi beaucoup, tout est fait pour pousser à avoir envie de lire la suite.

Tome 3

Ashita no Joe poursuit sa trajectoire de grande série sur la boxe et la société d’après-guerre japonaise dans une dynamique à la fois âpre et drôle mais remplie de passion, qui détonne et qu’on adore.

Le temps du centre d’éducation arrive à sa fin. Tetsuya Chiba en profite donc pour faire grandir son héros et le pousser dans la bonne direction. Suite à la tactique vicieuse de Danpei, Joe réalise les failles de son jeu en voyant le chétif Aoyama défendre corps et âme avant de glisser une attaque foudroyante. Son orgueil est tel qu’il s’imagine mal dans ce rôle mais finit par y céder quand cela deviendra nécessaire.

Chiba et Takamori nous offrent donc encore de très beaux moments de boxes dans ce nouveau tome où notre héros est toujours entre les murs du centre d’éducation. Là-bas la boxe est vraiment devenue une source de rédemption et d’espoir permettant de canaliser les pensionnaires et de leur offrir une distraction et un but. J’aime. On se plaît à assister à des matchs à la fois puissants et techniques où on voit le jeu des auteurs aussi se développer tout comme celui de leurs personnages. C’est punchy et vif, souvent drôle mais intense. La rivalité entre Rikiishi et Joe joue à fond pour motiver ce dernier et nous offrir les moments qu’on aime où l’on vibre avec lui.

Mais toute bonne chose à une fin et chacun leur tour ils finissent pas quitter ce lieu en huis clos, ce qui n’est pas un mal. Les auteurs ouvrent ainsi à nouveau leurs horizons et les nôtres, nous faisant repartir dans le quartier des doya où on est content de retrouver nos petits camarades, Danpei, mais aussi l’ambiance chaleureuse où chacun se soutient dans la misère. Joe a changé, il accepte l’entraînement de Danpei et se trouve même un coéquipier. C’est émouvant de le voir débuter cette nouvelle vie où il accepte avec émotion l’amour de chacun, même quand il se manifeste par des intentions qui le mettent mal à l’aise. Il est alors amusant de le voir retourner à la vie civile, de le voir tenter de suivre un programme et même de travailler.

Le drame n’est cependant jamais loin et les rêves de Danpei vont avoir bien du mal à se concrétiser. Les auteurs sont alors à fond dans les mélodrames qui caractérisent les séries des années 70 et que j’ai pu apprécier dans Glass no Kamen par exemple ou La rose de Versailles. Cela donne du caractère au titre et une aura vraiment singulière un peu old school qui me serre le coeur et me donne envie de verser ma petite larme. Mais comme toujours dans ces cas-là la lumière n’est jamais bien loin et les auteurs ne s’attardent pas sur les misères des héros mais les font plutôt avancer dans l’adversité. Ce sera le cas grâce à la fameuse Yoko que Joe semble pourtant détester mais qui va le ramener à son cher Rikiishi, vraiment seule source de motivation pour lui. J’ai hâte de retrouver leur rivalité hors des murs du centre et sur un ring.

Avec ce tome, j’ai l’impression que la première grosse phase d’introduction est terminée et que nous allons enfin entrer dans le vif du sujet, à savoir la future carrière de boxeur de Joe et tous les obstacles qui vont s’y agréger. Ça fait du bien. J’ai cependant beaucoup aimé ce début assez âpre montrant le caractère sordide et miséreux de la vie alors dans les bidonvilles tokyoïtes et par ricochet le courage de ses habitants. On a pu assister à l’éclosion d’un champion mais aussi à la naissance de belles relations amicales pleine de chaleur humaine qui font du bien en ces temps compliqués.

Tome 4

Comme prévu, Ashita no Joe prend une nouvelle dimension dès lors que notre héros sort de son centre de rétention et est libre de pratiquer le sport qu’il a appris à aimer. Nous entrons alors avec lui dans une métaphore de lutte des classes particulièrement vivante.

Tetsuya Chiba et Asao Takamori utilisent en effet la passion de Joe pour la boxe pour mettre en scène son désir de revanche sur la tranche bourgeoise de la société représentée par son rival Rikiishi et son amie Yoko. Joe n’en revient que plus passionné et le parcours de ce rebelle dans l’âme en est vibrant.

J’ai adoré le suivre dans son cheminement pour pouvoir enfin affronter Rikiishi. Il doit d’abord passer l’étape de voir son club obtenir une licence, ce qui n’est pas simple quand on sait comment Danpei a été mis à l’écart du milieu de la boxe. Joe provoque donc un scandale comme il sait le faire pour forcer les instances à le lui accorder. Cela fait, il doit obtenir lui-même une licence pro et son orgueil et sa vantardise le poussent à choisir la catégorie la plus compliquée pour lui. Sauf qu’avec la réputation de bagarreur qu’il s’est faite, ce sera plus compliqué que prévu.

J’ai vraiment aimé découvrir avec lui les étapes pour pouvoir devenir pro et exercer dans le monde de la boxe au Japon. Les auteurs le fond sur un ton à la fois contestataire comme je le disais plus haut mais également un peu loufoque avec ce héros vantard qui commet bourde sur bourde et provoque bagarre sur bagarre. C’est très amusant, surtout avec le trait bon enfant du dessinateur.

Puis quand Joe est remarqué, on a le plaisir de le voir devenir une sorte d’idole et on assiste à tout le processus là aussi avec un certain humour, puisque les journalistes sont confrontés à la misère et ses conséquences des doya et du club auquel Joe appartient. C’est une dimension inattendue que j’ai apprécié de voir et qui m’a permis de comprendre pourquoi le personnage était devenu culte, puisqu’il l’est même dans sa propre série. Une mise en abyme fort maligne.

Quant à voir Joe boxer sur un ring, c’est un vrai bonheur. Je regrette un peu de ne pas suivre de plus près sa formation. J’aimerais voir Danpei lui apprendre les bases et de nouvelles techniques, mais c’est mis dans des ellipses. Cependant quand il est sur le ring, il fascine et les commentateurs comme les spectateurs l’ont compris. On suit donc un Joe remarqué d’abord pour son coup croisé, qui va ensuite évoluer grâce à la rencontre d’un rival, Wolf, qui va le mettre en difficulté. J’ai hâte de voir leur match qui devrait être de haut niveau et qui sera intense sous le crayon de Takamori.

Ashita no Joe ressort de ce plus en plus passionnant de ce gain de liberté de son héros. Le titre commence vraiment à mettre en place le plan de Danpei et le rêve de Joe. Assister à leurs débuts dans le monde de la boxe est à la fois cocasse et révolutionnaire. On vibre avec eux dans leur désir de revanche sur cette riche société capitaliste.

Tome 5

Je pense avoir enfin eu dans ce tome exactement ce pour quoi on m’avait vendu la série. Pas que le reste avant ait été mauvais, loin de là. Mais ici, nous atteignons des moments stratosphériques au cours du match tant attendu entre Joe et Rikiishi. 

Quand j’ai entendu parlé de Joe la première, ce fut pour m’entendre dire que c’était un titre très nerveux et sombre avec un héros qui n’a pas une vie facile et qui rencontrera encore bien des drames sur le ring de boxe. Depuis que j’ai commencé, j’avoue que malgré sa vie de misère, je trouve le héros très lumineux, plein d’entrain et d’énergie. Je ne voyais donc pas trop où il y avait du drame. C’était avant ce tome.

Celui se compose d’une première longue partie où Joe, tout comme Rikiishi, se préparent à leur rencontre qu’ils attendaient tout deux de longue date. Pour cela, Joe se fait d’abord un nom dans un match au final terrifiant contre Wolf, qui suite à cette rencontre voit sa carrière se terminer, mais surtout il entreprend un sacré entraînement. Pourquoi ? Parce que Rikiishi en fait de même de son côté et il va même très loin.

A travers ce tome, les auteurs nous montrent toute l’âpreté et la rudesse de leurs personnages, leur jusque-boutisme mais également leur propre force de conviction. C’est très dur à lire car chacun met vraiment son corps à mal et dépasse des limites humainement supportables. Rikiishi va s’affamer à un point inimaginable pour rejoindre Joe dans sa catégorie, tout en mettant au point une stratégie froide et calibrée, donc effrayante. Joe, lui, répond en tentant de se préparer au pire avec ses deux comparses. Il finit donc chaque jour en sang pour tenter de mettre en place une stratégie pour contrecarrer son adversaire. Ça prend vraiment aux tripes. On sent vraiment tout ce que ces personnages mettent d’eux-mêmes dans ce match.

Et quand le match a lieu, on a l’un des plus grands moments du shonen de nekketsu, avec deux adversaires qui vont tellement au-delà de leurs propres limites, qu’on en tremble d’effroi pour eux. J’ai adoré l’équilibre dans le don de soi que j’ai ressenti chez les deux boxeurs. Ils sont vraiment sur la même longueur d’onde. J’ai adoré aussi le respect réciproque que j’ai senti en eux, chacun étant conscient de la force de l’autre. C’était passionnant de suivre la puissance de leurs échanges, les stratégies évolutives mises en place. On était emporté par les clameurs du public et on tremblait et s’excitait avec lui. Les auteurs ont vraiment fait vivre ce match et on a vibré à leur côté.

Mais ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est à vivre un tel drame. Certes, les deux héros donnent tout, leurs coups sont lourds mais je ne pensais que les auteurs oseraient aller jusque là. J’en avais forcément pressenti les signes, ils n’en sont pas avares, mais j’avais espoir de me tromper. J’ai fini le tome, comme Joe, totalement dévastée et sur les fesses.

Tetsuya Chiba et Asao Takamori nous offre ici une très belle leçon, une leçon de boxe mais aussi une leçon d’écriture, celle d’une histoire terriblement puissante qui dépasse le cadre de son écriture. C’est terrible, terrifiant et on en redemande !

Tome 6

Après avoir atteint son apogée dès le cinquième tome, j’étais très curieuse de voir comme les auteurs allaient se proposer de poursuivre leur série et la carrière de Joe. Intelligemment, il nous propose de donner vie au sous-titre même de la série : « Tomorrow’s Joe », en nous montrant un sportif qui se relève et avance vers son futur.

Après sa victoire sur Wolf se soldant sur la fin de la carrière de celui-ci, puis surtout la mort de Rikiishi, son adversaire de toujours, celui qui lui a vraiment donné envie de se mettre à ce sport, Joe est totalement déboussolé, ce qui se comprend. Un long chemin de rédemption s’ouvre devant lui.

J’ai été profondément émue par ce tome où les auteurs jouent sur de nombreux registres pour nous montrer toute la détresse de Joe. On le voit ainsi tenter de cacher sa tristesse en jouant avec les enfants du quartier. On le voit ensuite s’effondrer solitairement malgré le soutien que tous ces proches lui apportent, car il est blessé intimement parce qui s’est passé, étant responsable par ses coups de la mort d’un homme, même si c’est accidentel. On assiste donc avec humanité à sa dérive. Les auteurs en profitent pour nous refaire le portrait de ce Japon en pleine transition où la misère matérielle et humaine ne sont jamais bien loin du progrès.

Cependant, Joe ne serait pas Joe s’il n’avait pas une force de caractère surhumaine et une passion inattaquable pour la boxe. C’est donc un vrai bonheur de le voir peu à peu affronter les épreuves mises devant lui pour lui faire redresser la tête. Les auteurs sont cruels avec lui et ils osent le mettre face à ses responsabilités, lui faisant recroiser des figures marquantes, tels les fantômes du passé de Dickens. On est ainsi frappé par ce mélange d’émotions rudes et d’espoir toujours vivaces.

Puis quand il se relève, c’est un vrai bonheur de suivre à nouveau son parcours, un parcours différent de la première fois. D’abord, il n’a plus la même façon de boxer. Il a un jeu plus variés mais également de faiblesses plus marquées. C’est un tout nouveau Joe. Tout comme Nishi, son ami de toujours, est un nouveau boxeur. Les autres clubs le remarquent et ne sont pas prêts à laisser passer ce chien fou. Nous avons droit alors à un twist récurrent dans les shonen, des adversaires qui mettent des bâtons dans les roues du héros de manière fourbe : ici, en organisant un match contre bien plus fort que lui de manière un peu trop anticipée, précipitée.

Qu’importe, la flamme est revenue et c’est un bonheur de revoir Joe sur le ring même si l’intensité n’est pas la même qu’avec Rikiishi. On a vraiment l’impression de quelque chose de plus lisse, plus calculée aussi, moins rugueuse et fofolle qu’au début, comme s’il se polissait et commençait à rentrer dans le rang. C’est surprenant pour un rebelle comme lui.

Ce nouveau tome qui entame un nouveau tournant dans la vie et la carrière de Joe fut passionnant à suivre et surtout émouvant. La première moitié où le héros souffre de ses actes est vraiment douloureux, on est dans du gekiga pur jus, côté inspiration. Mais la suite se veut plus lumineuse et prometteuse. Il serait juste souhaitable pour notre héros qu’il se retrouve un adversaire à sa mesure pour le motiver et pour nous insuffler à nous la même intensité et la même tension.

Tome 7

Quel enchaînement de tomes puissants ! Les auteurs de la série sont de grands conteurs et de fins analystes de l’âme humaine. Ils nous régalent des désirs existentiels de leur mordu de boxe avec des chapitres d’une rare intensité.

Quand je disais que le combat contre Rikiishi était le tournant de la série, je n’imaginais vraiment pas à quel point j’avais juste. On se rend compte dans ce tome à quel point cela aura un effet à long terme sur Joe. Il est d’abord devenu un vrai mordu de boxe grâce à cet homme qui lui a mis le pied à l’étrier en étant son premier rival. Puis en mourant sur scène, il est comme ce premier amour perdu que la mort a pris et qui ne pourra donc jamais être remplacé ou égalé. C’est fort.

J’ai ainsi eu beaucoup de peine à suivre la lente déchéance de Joe, ce pauvre garçon qui d’abord n’arrive plus à frapper ses adversaires au visage, puis en vient à se rendre malade sur le ring quand il se force, sans pour autant retrouver son jeu en plus. C’est terrible et la mise en scène imaginé par les auteurs avec en prime les autres directeurs de club qui se servent de lui pour donner le vent en poupe à leurs poulains est terrible ! J’adore la cruauté froide de cet univers qui est loin des clichés parfois un peu trop « bisounours » qu’on trouve quand il s’agit d’une grande passion qui emporte. Ici, l’univers est sale, rude et âpre à raison.

Cependant malgré tout, comme avec la misère dans les doya, tout est question de point de vue. Les habitants ne vivent pas cela si mal et parviennent à être heureux. Joe bien que se comportant comme un zombie avance tout de même et ne renonce pas. J’ai beaucoup aimé la symbolique de cet homme qui veut tout de même continuer à se battre même contre un fantôme, tout pour ne pas renoncer. C’était beau et émouvant. J’ai ainsi eu l’impression de revenir un peu aux débuts de la série avec un Joe délinquant, qui se met tout le monde à dos, va chercher la bagarre auprès des pires salauds et finit dans une autre sorte de maison de redressement qui a juste un nouvel habillage, avec cette troupe de « boxe spectacle » à laquelle il s’adjoint. C’est très intelligemment raconté.

Les auteurs se servent de toute cette misère ambiante : culpabilité de la mort, perte de repère, passion toujours présente mais impossible à satisfaire, corps malade… pour au final nous offrir un récit, j’imagine, d’homme qui va se relever avec force. C’est juste génial, tellement marquant et fort. J’en suis un peu baba.

Face à cette nouvelle réalité, le lecteur ne peut donc qu’être saisi du génie des auteurs de décrire avec autant d’âpreté la misère de l’âme humaine, ses errances, ses failles, ses déraillements mais aussi ses brèves lueurs d’espoir. A espérer que l’arrivée d’une nouvelle figure emblématique, avec Carlos, réveillera le grand boxeur caché en Joe, car vraiment on n’en a pas vu assez, on en veut plus !

Tome 8

Avec Chiba et Takamori, nous sommes vraiment en présence de deux monstres sacrés, qui en donnant l’air de repartir à zéro et de se répéter, proposent en fait une variation sur le même thème qui ne fait que monter en puissance.

Alors que Joe continue de tenter de remonter la pente après la mort de Rikiishi qui le hante et ainsi de tourner la page, il tombe sur LE nouvel adversaire qui va le motiver. Les auteurs vont alors répéter des scènes qui ont déjà eu lieu entre Joe et Rikiishi mais sous un autre angle et avec une toute autre dimension au vu de son passif. L’histoire n’a donc rien à voir.

Les auteurs alternent aussi tour à tour humour, venant du caractère des deux boxeurs joueurs, mais également grand sérieux, quand on voit toute la passion qu’ils mettent dans leur sport et leur coup. Pour le lecteur, ça défrise. J’ai adoré cette ambiance d’entre d’eux qui donne l’impression de passer d’un pied à l’autre tel un danseur ou justement un boxeur. On est fasciné par les personnalités hautes en couleur des deux mais aussi par le spectacle qu’ils sont en train de faire de leur passion, les auteurs introduisant des éléments de tromperies surprenants. C’est racé et malin à la fois.

La tension pourtant ne nous lâche pas. Joe a retrouvé toute sa gouaille et son énergie mais avec un côté plus posé et réfléchi qu’avant, ce qui donne des matchs encore plus passionnant. La stratégie a enfin toute sa place et pas juste lors d’un ou deux coups basiques comme jusqu’à présent. On sent que le héros a appris toute une panoplie de coups qu’il est désormais apte à utiliser selon les circonstances. Ainsi, son affrontement avec Carlos, s’il n’a pas la même intensité sauvage et puissance que contre Rikiishi, fut aussi un grand moment de la série, celui où Joe se révèle comme un vrai boxeur pro pouvant tenir tête aux meilleurs avec un jeu solide. J’ai adoré.

Les auteurs rendent vraiment ce sport très savoureux mais ils ne s’arrêtent pas là. Il y a également énormément d’éléments savoureux autour de Joe dans l’écriture de la série. Cela va de l’univers de doya avec ces enfants et habitants tellement attachés au héros, mais également si drôle dans leur misère qui ne les accable pas et dont il se relève avec humour et légèreté, aux histoires de coeur de Joe avec ces donzelles qui lui tournent autour. J’aime assez l’ambiguïté de Yoko, qui souffle le chaud et froid, et dont on se demande quels sont les vrais sentiments pour Joe. Fait-elle tout cela par désir de vengeance ou pour démontrer à tous le talent de Joe ? A l’opposé, je suis touchée par le rôle de soutien plus classique de Noriko qui est vraiment toute mignonne même si elle se conforme un peu trop au rôle modèle qu’on attend de la jeune japonaise. Je trouve quand même qu’elle a quelque chose d’apaisant pour Joe. Ce dernier regarde tout ça de loin, préoccupé qu’il est avant tout par sa passion, mais il ne semble pas dupe des sentiments des uns et des autres, et il y a beaucoup de sous-entendus ici.

Avec une orchestration digne d’un véritable show comme en aime tant la presse, les auteurs mettent en scène avec brio le retour tonitruant de Joe dans la compétition de haut niveau, en lui trouvant un adversaire à sa mesure, qui a la même énergie, la même puissance et le même caractère joueur. C’est jouissif à lire car dynamique, percutant et amusant en même temps que profond. On sent à travers chaque page l’amour de ces deux hommes pour leur sport et pour la compétition, ainsi que le respect qu’ils ont l’un pour l’autre. Un grand moment.

Tome 9

Quelle belle écriture mature et réfléchie sur le milieu de la boxe, ses champions et sa médiatisation. Ce nouveau tome de Joe nous embarque encore loin dans la carrière toujours aussi phénoménale mais tragique de ce héros de tragédie.

Ayant toujours besoin d’un point de mire pour avancer, Joe s’était lancé le défi d’affronter Carlos, ce boxeur hors norme venant d’Amérique du Sud. Après un premier match dantesque, l’heure de la revanche a sonné et on peut dire que les deux sportifs nous offrent un sacré spectacle !

J’ai adoré la mise en scène de ce tome, entre comique et sérieux tout du long, mais avec un sérieux peut-être de plus en plus pesant au fil des pages. L’auteur nous fait affronter deux champions, deux têtes brûlées, pour un match encore une fois différent des précédents, qui ira très loin et se terminera de manière inattendue. Le poids des coups se fait ressentir avec force sous le trait d’Asao Takamori. Voir ces visages en sang, ces poings lancés à toute vitesse, ces bustes qui s’écartent ou subissent l’impact à tour de rôle, c’est puissant ! Il y a également une dimension stratégique qui se met en place au cours de ce nouveau match, ainsi qu’une sorte de transe qui va s’emparer d’eux, et rendre ce match vraiment marquant et singulier.

Joe ne sortira pas indemne et nous le retrouvons par la suite une nouvelle fois en mode héros de tragédie grecque, portant le poids de ce match sur ses épaules. J’aime beaucoup la façon dont les auteurs construisent ce personnage entre ombre et lumière, l’accablant de plus en plus suite à ses victoires, qui portant devrait l’élever dans le monde du sport. Il y a une dimension mythologique très puissante qui confère une aura vraiment singulière à ce héros qui nous fait tant de peine à traîner ainsi ses guêtres, se cherchant sans cesse un adversaire qui le motivera, mais terminant bien souvent coupé dans son élan et accablé par le drame auquel il a lui-même participé.

C’est donc la figure parfaite pour mettre également à scène cette folie médiatique qu’il peut y avoir autour des sportifs. J’ai beaucoup aimé la façon insidieuse dont les auteurs glissent des messages sur ces hommes et femmes qui sont toujours là à rôder, à écrire des titres, à monter des événements en épingle, quitte à bousiller des sportifs sur leur passage. Car Joe a beau être nonchalant, on voit que le fait qu’on le qualifie de « tueur, de briseur de carrière », lui pèse et influe grandement sur son moral. Mais il y a une demande de la part des gens, une demande de spectaculaire qu’on retrouve très bien décrite ici à chaque strate, de l’organisation du match, à la tenue de celui-ci, à ses enjeux financiers, en passant par ses retombées et le devenir du club. Tout est très bien décrit par des auteurs qui n’ont pas besoin d’appuyer plus pour qu’on comprenne les mécanismes et leurs failles.

Ainsi, c’est passionnant de voir cet anti-héros à la fois ultra combatif et paumé, qui donne tout sur le ring et devient un autre homme, mais se retrouve tellement esseulé en dehors, comme un petit garçon. Ses relations aux autres sont vraiment étranges, entre sa dépendance à Tanger qu’il attire et repousse comme un père, et ses femmes qui lui tournent autour auxquelles il répond maladroitement sans réellement rien engager, leur faisant au final plus de bien que de mal. Il me fait vraiment de la peine.

Ashita no Joe entre vraiment dans une phase passionnante où la construction de la série est assurée, ce qui lui permet de développer ces thèmes centraux avec de plus en plus de subtilité, préparant, on le sent, une tragédie qui nous ravagera certainement autour de ce héros tellement maladroit, qui peine à trouver sa place, alors qu’il sait ce qui le passionne et le motive dans la vie. On n’a qu’une envie, faire comme ses supporters de la doya, et lui dire : « Allez, Joe, bats-toi ! »

Tome 10

Le tome de la rédemption et quel moment incroyable, quelle écriture puissante, quelle montée en tension fabuleuse ! Alors qu’il démarrait tellement difficilement, tellement sobrement, ce tome s’est révélé être une véritable explosion libératoire.

Joe est en pleine ascension. Après son match nul avec Carlos, puis la défaite de ce dernier face à Jose, Joe enchaîne les matchs et les victoires contre tous les champions d’Asie qu’il croise, faisant monter sa côte. Mais étrangement, LE champion d’Asie se refuserait à l’affronter, du moins, c’était ce qu’il pensait.

Avec ce tome construit telle une redite du match entre Joe et Rikiishi avec Joe dans le rôle de ce dernier et Kim, le champion coréen, dans le rôle d’un Joe au feu de glace, les auteurs nous délivrent un nouvel uppercut. J’ai adoré suivre la préparation de Joe, montrant toute sa détermination face à l’enjeu de ce match, enjeu qui a tardé à apparaître à nos yeux, car on voyait encore trop notre héros comme un jeune bagarreur tout feu tout flamme, mais enjeu qui nous a ravagés quand on l’a compris.

Joe vit une nouvelle tragédie : il grandit, son corps change et prend du poids. Il doit donc à son tour, comme Rikiishi autrefois subir un régime des plus drastique et c’est lui-même qui se l’impose, telle une rédemption vis-à-vis de celui qui lui a donné la passion de la boxe. C’est très puissant. Tout contribue à cela. Les auteurs ont mis aussi bien Tange que Mlle Yoko dans la balance. Au passage, je me demande bien où sont passés les amis du début de Joe qu’on ne voit quasiment plu… Mais les enjeux sont tels que la série a pris une autre dimension.

Il y a cependant une grande froideur et un grand malaise dans ce tome qu’on ressent tout du long et qui le fait peiner à s’envoler. En effet, autant le match entre Joe et Rikiishi était dantesque dès le début malgré la maigreur de Rikiishi, autant celle de Joe le rend un peu amorphe et change la dynamique habituelle de ses matchs. C’était assez terrible de le voir affronter un boxeur comme Kim, tellement différent des précédents, qui a un tel passif en étant enfant victime de la Guerre de Corée. Les auteurs en profitent pour glisser une jolie leçon historique ici. Cependant, c’est le sport qui l’emporte et dans un match plus qu’arracher, on voit Joe lutter et lutter encore sans comprendre pourquoi il se relève sans cesse. Nous, nous l’avons compris et notre coeur se serre au fil des downs. C’était terriblement puissant de voir le premier match emblématique de Joe se rejouer dans le sens inverse sous nos yeux, de voir ce héros tenter de rendre hommage à celui trop tôt disparu qui lui a tout appris.

Les auteurs nous offrent encore un grand moment de boxe mais surtout un grand moment d’humanité avec ce nouveau match ô combien important dans la carrière et la vie de Joe. Il tourne une page avec lui, celle de Rikiiishi. Il nous montre aussi combien il peut aller loin pour ce sport, avec son régime barbare et sa lutte contre la mort. Ashita no Joe est une série qui ne peut que laisser une marque indélébile sur nos coeurs.

Tome 11

Quel étrange tome que nous offrent Tetsuya Chiba et Asao Takamori entre ascension médiatique de leur héros et paroxysme de cet anti-héros bravache et égoïste. Pas mon tome préféré, mon un tome riche à analyser.

Après sa dernière victoire qui lui a conféré le titre de Champion d’Asie, Joe a atteint une sorte de pallier et de sommet, celui qui lui a permis de laisser Rikiishi derrière lui. Cependant, il a encore Carlos en tête, cet autre boxeur dont il a détruit la carrière bien malgré lui mais dont le style l’a irrémédiablement marqué. Il n’a donc plus qu’une idée, affronter celui qui l’a vaincu : le champion du monde, Jose Mendosa.

A travers ce tome assez dense et pourtant fort simple, nous suivons donc Joe qui tente par tous les moyens de se voir organiser un match contre Jose, cependant ce n’est pas si facile. Il y a d’abord la crainte de ses proches de le voir souffrir de l’ivresse des boxeurs, un traumatisme qui pourrait avoir de lourdes conséquences. Il y a ensuite l’énorme différence de statut entre les deux sportifs, l’un n’étant qu’un tout jeune champion d’Asie un peu tout feu tout flamme, tandis que l’autre est un champion installé et posé. Ce n’est pas si simple.

J’ai apprécié de voir Joe changer de latitude et se déplacer un temps à Hawaï. On y retrouve le Joe provocateur des débuts, qui n’hésite pas à se faire remarquer, à faire des siennes, à provoquer. Sa passion pour la boxe est là mais on sent une vraie urgence chez lui, qui le pousse à aller loin. Forcément face au calme de Jose, cela détonne et se remarque. On a ainsi une judicieuse construction du personnage médiatique de bagarreur qu’est Joe et les auteurs rendent bien la façon dont les médias s’emparent d’un tel phénomène et le font grandir.

Mais mon vrai plaisir dans ce tome, au-delà des échanges houleux entre deux champions tellement différents, c’est la présence de Mlle Yoko. Celle-ci a toujours été là dans l’ombre mais elle n’avait pas forcément pleinement le rôle qu’on pouvait lui attribuer. Ici, en navigant aussi près de Joe, elle montre combien celui compte dans sa vie au final, combien elle s’y intéresse et jusqu’où elle est prête à aller pour lui. Elle s’inquiète de ce mal dont il souffre peut-être mais elle a aussi envie de lui offrir les opportunités qu’il mérite et qu’elle peut lui donner vu son statut. C’est un personnage féminin assez atypique, je trouve.

Cependant ce tome n’est en quelque sorte que de longs chapitres destinés à nous faire patienter avant l’ultime rencontre et c’est un peu long. On voit peut Joe combattre alors que c’est le sel de la série. On tourne longtemps autour de cette ivresse du boxeur qui nous fait peur et on n’avance pas beaucoup autrement. On prend juste plaisir à retrouver Tange, l’univers des doya et notre Joe provocateur des débuts. On sent bien que c’est un tome de transition mais moi, j’ai hâte de voir le grand final !

Tome 12

Nouveau tome pour nous faire patienter avant le grand final et je suis assez face à la mise en oeuvre des idées des auteurs qui clairement ne passeraient plus de nos jours, tant ça fleure bon une vision de l’homme assez dérangeante…

Pour redonner son niaque à Joe et ainsi le préparer à son grand match contre Mendosa, Mlle Yoko a comme idée de lui trouver un partenaire qui fera ressortir toute sa sauvagerie comme au début. Un bon plan sur le papier, mais le résultat est sensiblement différent, car en allant trouver pour cela un Malaisien un brin sauvage, les auteurs tombent dans un piège caricatural qui sent bon le racisme et met le lecteur assez mal à l’aise.

J’ai en effet d’abord apprécié le discours de Mme Yoko disant que Joe s’était peut-être un peu trop policé au contact des médias et avait perdu sa fougue et sa sauvagerie des débuts qui étaient sa marque de fabrique et ce qui lui permettrait de vaincre Jose. Je trouvais que c’était une bonne idée de lui trouver un partenaire de boxe, un adversaire, qui réveillerait la bête en lui et permettrait de revoir un peu les attaques originales et spectaculaires qu’il savait si bien inventer au début.

Malheureusement, je suis beaucoup plus mitigée quant au résultat. J’ai été très mal à l’aise face à la caricature de ce pauvre Malaisien qu’on présente comme un sauvage à l’ancienne. C’est un gros cliché raciste fort maladroit qui ne passerait pas de nos jours, je l’espère. Je n’ai ainsi pas du tout aimé le personnage de Harimao, que ce soit dans son dessin ou ses attaques beaucoup trop sauvages et proches de l’animal. C’était fort malaisant et on s’éloignait de trop de la boxe finalement.

En revanche, je dois avouer que son match contre Joe a tenu toutes ses promesses et qu’on a eu droit à un beau spectacle. D’abord, l’entraînement de ce dernier face à des voyous pour se mettre en jambe était bien trouvé. Puis leur duel fut surprenant, plein de rebondissements et d’attaques qui défrisent. J’ai aimé voir Joe aussi combatif et inventif. J’ai retrouvé le héros anti-système du début avec un enjeu qui finalement devient autre que celui attendu par les spectateurs au fil du match. C’était intense.

Ce tome fait donc bien le job, nous faire patienter avant le grand final. Mais il le fait avec de maladresse et de malséance avec des relents racistes envers les Malaisiens qui n’ont pas de raison d’être. Harimao ne sera donc pas un adversaire qui restera dans nos mémoires à l’inverse de Rikiishi, Carlos et Jose. Je suis cependant fin prête à affronter ce terrible final qui s’annonce dévastateur si on lit bien les indices qui se glissent dans l’histoire depuis quelques chapitres. Ça promet !

Tome 13

Autant les deux précédents tomes m’avaient laissée sur ma faim pendant que les auteurs préparaient ce final, autant celui-ci a tristement et passionnément répondu à toutes mes attentes, m’enflammant et me déchirant à la fois. Quel chef d’oeuvre qu’Ashita no Joe !

Ça y est, il est l’heure pour l’affrontement final entre Joe et Jose Mendosa. Les inquiétudes de l’entourage de Joe et de ce dernier se confirment et c’est aussi bien contre cet ultime champion que contre lui-même que le héros va devoir se battre lors d’un dernier match magnifique.

Là où lors de ses précédents grands matchs, les auteurs nous réservaient souvent des attaques spéciales et autres stratégies, on revient ici à quelque chose de bien plus brut et peut-être d’encore plus marquant. Face à Jose, Joe qui se sait désormais atteint de l’ivresse des boxeurs et qui devine que ce sera son ultime match, va tout donner, mais dans les règles de l’art. Ainsi, les coups pleuvent avec régularité et force. On voit les deux hommes se livres à un combat acharné comme deux pauvres diables, attaques et défenses s’enchaînent sans rien de spectaculaires mais avec des coups à la puissance encore plus rude et pesante. On sent véritablement la force et le poids de ceux-ci à travers les traits bien plus racés qu’au début de Takamori.

Le lecteur se retrouve donc captif de ce terrible match qui se déroule sous ses yeux, impuissant à aider un Joe qui prend coup sur coup avant de les rendre, un Joe dont le corps le lâche de plus en plus et qui ne tient que grâce à la puissance de sa rage de vaincre et de combattre, un Joe de plus en plus émouvant. L’émotion nous saisit d’entrée de jeu pour ne plus nous lâcher. Il est loin le bravache des débuts qui n’en avait rien à faire de la boxe. C’est vraiment un amoureux transi que nous avons là, un amoureux qui ne lâchera rien et que personne ne pourra arrêter, que ce soit ses amis qui ont trouvé un bonheur plus tranquille, son entraîneur qui a peur pour lui ou la fille qui l’a toujours suivi et qui lui a révélé ses sentiments. Non, il n’y a que la boxe qui compte, ce qui est beau et tragique à la fois.

Grâce à un sens du rythme et du découpage palpitant, les auteurs vont donc nous faire vivre cet ultime match dont on connaît l’issue avant même qu’il débute, mais dont le cheminement sera passionnant. On vibrera tout du long aux côtés des deux boxeurs, Jose se révélant bien plus humain que je le croyais et Joe bien plus sensible. Les auteurs ont pensé à tout pour nous faire vivre cet instant comme si on y était et c’est très réussi, jusque dans un ultime moment particulièrement déchirant au moment de l’annonce du résultat. Un chef d’oeuvre !

Moi qui avais d’abord essayé cette oeuvre sans succès lors de sa sortie, je me retrouve des années plus tard à la terminer en vous disant le chef d’oeuvre que j’ai découvert en elle. Au-delà du modèle qu’elle est en tant que shonen sportif, c’est le portrait de ce jeune anti-héros, rebelle dans l’âme qui accepte et lutte toute à la fois contre sa misère grâce à la passion dévorante qu’il s’est trouvé, qui m’a le plus marquée. Les auteurs nous ont offert un portrait du Japon d’après-guerre âpre et sincère où on sent tout leur amour de ces pauvres gens au grand coeur. Ashita no Joe m’aura donc tour à tour fait vibrer sur le ring mais également et surtout en coulisse et aux bords de cette rivière traversant la doya de son héros. J’en suis toute émue.

HS : Pour l’anecdote, cette série n’aurait jamais dû s’arrêter au tome 13 : elle a été stoppé sur ordre du gouvernement japonais par peur qu’elle ne devienne un symbole de ralliement pour tous les contestataires du pays (un avion avait été détourné par l’extrême-gauche japonaise au nom de « Joe de Demain »). On a cependant eu la politesse de fixer à l’avance une dead-line pour les auteurs, ce qui leur a permis de finir les choses correctement… (cf. Alfaric sur Babelio)

Ce diaporama nécessite JavaScript.

© Editions Glénat 2010

 

3 commentaires sur “Ashita no Joe : Tomorrow’s Joe de Tetsuya Chiba et Asao Takamori

    1. Je n’avais pas trop accroché à sa sortie et je ne m’attendais pas à prendre une telle claque en le relisant. J’avais le souvenir, par rapport à ce que j’avais lu dessus, de quelque chose de sombre et désespéré, mais c’est tellement plus !
      Maintenant que j’ai acheté tous les autres tomes, je vais savourer de fou 😀

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s