Livres - Fantasy / Fantastique

Galeux de Stephen Graham Jones

Titre : Galeux

Auteur : Stephen Graham Jones

Traduction : Mathilde Montier

Éditeur : Pocket Imaginaire – SF (Les étoiles montantes de l’imaginaire)

Année de parution : 2022

Nombre de pages : 389

Histoire : Un roman tendre et féroce où les galeux invoquent les mythes lupins pour survivre à une société qui les dépouille jusqu’à l’os.
Il ne s’appelle pas ; il est cet anonyme, cet étranger habitant à la marge des villes avec sa tante Libby et son oncle Darren : un garçon sur le point de devenir adulte et confronté à un choix qui décidera de son avenir. Doit-il croire au pied de la lettre les récits d’apparence fantasques de son grand-père, emplis de conseils absurdes relatifs au quotidien des loups-garous, ou bien grandir comme n’importe quel enfant et rejeter cette prétendue «anormalité» qui le condamnerait à vivre en rebut? Ce n’est pas comme s’il n’endurait pas déjà cette existence de marginal, de paria.
Car comment bien s’intégrer à la société lorsque l’on déménage tous les deux mois dans une nouvelle bourgade du sud des États-Unis, que l’on loge dans des voitures ou des roulottes insalubres, que l’on se nourrit au petit bonheur la chance? Être ou ne pas être loup-garou, quelle différence, après tout?
Avec drôlerie, avec une tendresse sauvage, Stephen Graham Jones nous invite à accompagner ce garçon sur la route de son identité. Une route cabossée, pleine de cahots et de méandres sinistres, mais ponctuée d’instants de félicité qui brillent dans la nuit environnante. On ressort de cette lecture tout ébouriffé, avec des envies de hurler à la lune et de courir dans les bois, une saveur à la fois douce et puissante sur la langue.

Mon avis :

Dans son nouveau label « Les étoiles montantes de l’imaginaire », dont je vous parlais hier, Pocket propose vraiment des textes variés. Après Le Prophète et le vizir qui était très orienté conte oriental, ils reviennent ici avec un texte de fantastique pur, qui prend le contre-pied de l’urban fantasy à laquelle nous sommes habituée pour proposer à la place une sorte de « rural fantasy » fort séduisante mais un peu déstabilisante.

L’auteur, Stephen Graham Jones a déjà commis seize romans et six recueils de nouvelles dans sa langue. Galeux est pourtant le premier texte de sa plume à nous parvenir en langue française et quel texte ! Professeur danglais natif-américain à l’université de Colorado, il s’inscrit à merveille dans le courant littéraire de la Renaissance amérindienne avec un texte très proche de la terre et loin des villes, cadre auquel nous sommes plus habitués désormais à voir les loups garous dont il sera question ici.

Récit d’apprentissage, Galeux se place dans les pas d’un jeune américain différent des autres, qui appartient à une famille qui a bien des secrets. Apprenant que son grand-père, son oncle et sa tante avec qui il vit seraient des loups garous, il s’interroge sur son absence de transformation et nous emmène avec lui sur les routes, tandis que les adultes de sa famille fuient sans cesse quelque chose.

Alors que j’étais habituée à lire des histoires de loups-garous dans un cadre de fantasy urbaine bien marqué avec les oeuvres dites de « bit-lit » arrivées chez nous depuis une vingtaine d’années, j’ai été surprise de découvrir quelque chose de radicalement différent. Avec Stephen Graham Jones, nous retournons plutôt dans une Amérique profonde, terreuse et routinière, comme on peut la voir décrite dans les oeuvres de Clint Eastwood. C’est en quelque sorte la vraie Amérique, celle qui est loin des clichés mirobolants que nombres d’oeuvres de fiction veulent nous porter.

L’ambiance est donc saisissante. Avec une certaine lenteur et implacabilité, nous nous retrouvons aux côtés de notre jeune héros, son oncle Darren et sa tante Libby, sur les routes de l’Amérique, passant d’une bourgade à l’autre, ceux-ci n’y restant que quelques temps avant que forcément cela déraille. A leur côté, on revient à un côté primal du loup garou, mais non primitif, car on n’est pas dans les clichés du genre. L’auteur essaie plutôt de les déconstruire.

Cependant, il raconte avec une certaine crudité les ressorts de ces êtres, leur faim incontrôlable et le danger que c’est à l’époque moderne, tout comme la complexité pour eux d’entrer dans des relations avec de non garous. C’est raconté avec honnêteté et finesse, au cours de pages où l’auteur nous marque sans chercher à faire dans le choquant, pour le choquant, ou le sensationnel pour le sensationnel. Il essaie juste d’imaginer ce que ça signifie vraiment d’être loups garous à notre époque et c’est fort réussi. Les pages racontant leur attrait irrépressible pour les frites ou les poubelles m’ont beaucoup plu pour leur déconstruction, reconstruction du mythe en lui donnant une touche vraiment réaliste.

Le revers de la médaille, c’est que le concept et l’ambiance prennent le pas sur le reste. Je n’ai jamais ressenti le moindre attachement envers les personnages pris individuellement, que j’observais plutôt d’un regard clinique, c’est plus dans leurs dynamiques de famille que j’ai trouvé de l’intérêt, en les voyant se protéger les uns les autres. Parce que seuls, le héros est l’archétypique du jeune qu’on voit passer de l’enfance à l’âge adulte, avec la lycanthropie comme métaphore d’un corps qui change et de désirs qui naissent ; sa tante, Libby, m’a mis mal à l’aise par son caractère de femme soumise à des violences et ne cherchant pas forcément à en sortir, que ce soit des violences physiques avec ses compagnons ou psychologiques avec sa famille ; et son oncle, Darren, a tout du marginal, un peu déviant et souvent toxique pour son entourage. La question se pose : est-ce à cause de leur particularité qui les a toujours obligés à vivre en marge de la société qu’ils sont devenus ainsi ? Le discours de l’auteur et son cheminement avec eux est intéressant à suivre.

Narrativement cependant, j’ai été déstabilisée par ce texte qui alterne entre chapitres parfaitement clairs, où l’on suit le roadtrip de cette famille à travers des villes étapes tandis que le héros grandit, et chapitres plus opaques et mystérieux, où les noms ne sont pas cités mais remplacés par des périphrases et le texte rendu volontairement incompréhensible par moment. Heureusement que les explications viennent à la fin, sinon je n’aurais pas compris grand-chose et cela a appelé une seconde relecture de ceux-ci pour bien saisir toute la poésie finalement derrière ces mots cachés derrière la complexité de la narration tarabiscotées de l’auteur.

Galeux fut vraiment une lecture saisissante qui m’a permis de découvrir un concept mainte fois utilisé sous un autre angle. J’ai beaucoup aimé l’expérience. J’ai vraiment eu l’impression de retrouver un auteur américain amoureux de son pays dans le sens le plus pur du terme, utiliser son cadre terrien et rural pour déconstruire et reconstruire un mythe afin de le rendre plus réel, plus concret et plus moderne en même temps. Un très beau travail d’écrivain !

> N’hésitez pas à lire aussi les avis de : Les Chroniques du Chroniqueur, Just a World, Outrelivre, Touchez mon blog, Au pays des caves troll, Charybde, Macabre, Vous ?

6 commentaires sur “Galeux de Stephen Graham Jones

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