Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

Entre les lignes de Tomoko Yamashita

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Titre : Entre les lignes

Auteur : Tomoko Yamashita

Editeur vf : Kana Life (Big)

Année de parution vf : Depuis 2021

Nombre de tomes vf : 2 (en cours)

Résumé : À 15 ans, Asa perd ses parents dans un accident de voiture. Elle est recueillie par sa tante Makio, 35 ans, autrice de romans pour adolescentes. Elle vit plutôt en recluse, car elle n’est pas à l’aise en société. L’arrivée d’Asa va bouleverser la vie des deux femmes.

Mon avis :

Tome 1

Grâce à sa collection Life, décidément Kana nous permet de découvrir ou redécouvrir des autrices qui manquaient dans le paysage français. C’est donc avec bonheur que j’ai accueilli Tomoko Yamashita avec sa dernière oeuvre en cours : Entre les lignes.

Tomoko Yamashita est une mangaka japonaise qui se promène avec aisance entre les différents sous-genre du manga : josei, seinen, shojo et yaoi/boy’s love. Ayant débuté en 2005 chez l’éditeur Media Works avec Comic DanDan: Otoko x Otoko, elle a ensuite été publiée dans de nombreux magazines et a désormais des dizaines de titres à son actif (voir sa bibliographie), dont The Night Beyond the Tricornered Window qui a été adapté en anime et qu’on peut retrouver sur Crunchyroll. Plusieurs de ses titres ont aussi été traduits dans des pays autour de nous, comme Dining Bar Akira aux Etats-Unis, Predestina en Espagne ou Her bientôt en Italie. C’est donc une autrice avec une certaine aura.

Kana n’a cependant pas choisi son titre le plus abordable. Entre les lignes, sa dernière série en cours, qui compte 7 tomes au Japon, met en scène une jeune adolescente qui vient de perdre ses parents et qui a été recueillie par une tante qu’elle connait à peine. Entre elles, une cohabitation singulière va se mettre en place.

J’ai dit que le titre n’était pas le plus abordable et je le répète. Ce n’est pas seulement à cause du sujet qui est un peu écrasant, mais surtout à cause de la narration toute en nuances et non-dit de l’autrice. En effet, ces deux héroïnes sont des taiseuses. Il y a donc de nombreuses pages où le verbe est absent et où le dessin le remplace. Cependant malgré la force du trait et de l’expression graphique de l’autrice, il vaut avouer que cela n’a pas vocation à plaire à tous. C’est assez enfermant, avec des planches assez vides où la force vient du moindre petit détail, mais un détail et une façon de raconter typiquement japonaise, qui repose donc beaucoup sur l’intériorité, ce qui ne plaira pas à tout le monde.

Heureusement l’autrice ne nous plonge pas directement dans cette drôle de relation que la tante et sa nièce vont tisser après le décès des parents de cette dernière. Elle offre d’abord un premier chapitre se déroulant dans le futur où on les voit installées dans leur petit quotidien à deux où elles n’ont plus besoin de mots pour se comprendre. Celle permet une lente et douce transition vers les premiers moments passés où elles vont se rencontrer et apprendre à vivre ensemble, des moments complexes.

Ce jour-là, quand elle m’a arrachée au destin solitaire qui m’attendait, elle avait le regard d’un loup séparé de sa meute.

La tante d’Asa, Makio est une jeune femme singulière, qui vit seule dans sa bulle et a du mal dans ses relations aux autres, hommes et femmes, proches et inconnus. C’est une grande introvertie, passionnée par ce qu’elle fait : elle est écrivaine. J’ai beaucoup aimé ce personnage un peu atypique que l’on découvre peu à peu avec ses manies et son drôle de caractère, mais je crains qu’elle ne plaise pas à tout le monde. Moi, je me suis un peu retrouvée en elle par certains côtés et elle m’a touchée, que ce soit dans sa vie de tous les jours, son rapport aux autres (famille, amie, ancien amoureux), mais surtout la façon totalement désintéressée où elle a décidé de prendre Asa à sa charge. Quant à Asa, c’est une enfant très calme, mais qui a l’air intelligente et foncièrement gentille même si elle est fort discrète pour l’instant. Elle va devoir apprendre à vivre avec le drame qu’elle vient de vivre.

La force du titre, au-delà de montrer la relation qui va peu à peu se tisser entre les deux femmes, est de nous parler de deuil avec beaucoup de simplicité, de subtilité et sans trop de pathos. Je reproche souvent à une certaine littérature de se montrer trop larmoyante, trop mélodramatique, exagérant des sentiments qui pour certains sont très intimes et entrés, et qu’ils n’aiment pas forcément partager à grand renfort de larmes bruyantes devant tout le monde. Ici, j’ai donc été touchée par la pudeur des sentiments des personnages et la place que l’autrice accorde à chacune pour faire son deuil à sa façon. Elle trouve les mots juste pour laisser à chacune l’espace dont elle a besoin pour trouver sa propre voie dans ce moment douloureux et si singulier. Le fait de proposer de recourir à l’écriture m’a plu, c’est une originalité bienvenue vu le contexte, et cela promet peut-être de jolis échanges entre ces deux handicapées de la parole.

Ce que tu éprouves n’appartient qu’à toi et personne n’a le droit de te faire des reproches. […] Ce serait peut-être une bonne idée de te mettre à tenir un journal. Tu y rapporterais ce qu’on te dit ou, au contraire, ce qu’on ne te dit pas. Tu y noterais aussi ce que tu ressens à cet instant, ou bien ce que tu ne ressens pas.

Ainsi, la parole n’étant l’élément phare de la narration d’Entre les lignes, le dessin occupe une place d’autant plus importante. Le titre venant du Feel Young, un magazine où a notamment évolué Mari Okazaki, que j’adore, je m’attendais à une narration épurée, mais peut-être pas autant qu’ici. Le style de Tomoko Yamashita est vraiment très sobre ici, c’est assez perturbant au début. Je ne peux pas dire que son trait m’a semblé profondément beau comme chez Mari Okazaki mais il dégage une émotion brute qui me touche. J’ai beaucoup aimé la puissance et la force des regards des héroïnes, les jeux d’échanges de regards à la place des paroles. Et surtout, je suis assez fan de la place que prend la nourriture (bien appétissante, soi dit à passant) dans leur relation.

Singulier, Entre les lignes, le fut assurément. C’est une lecture qui m’a interpelée. Je n’ai pas eu le coup de coeur attendu, mais le titre m’a émue et intriguée. J’ai aimé la simplicité et la pudeur dont a su faire preuve l’autrice. J’ai aimé son choix d’héroïnes atypiques, peu bavardes et maladroites dans leurs relations à l’autre. Je trouve vraiment l’histoire très prometteuse dans ce qu’elle va proposer dans le récit d’un deuil, mais aussi d’une nouvelle vie à deux et d’une vie d’adulte différente de la norme. C’est une bien belle surprise douce-amère.

>> N’hésitez pas à lire aussi les avis de : La pomme qui rougit, Les instants volés à la vie, Le songe d’une nuit d’été, Vous ?

Tome 2

Après un premier tome singulier mais dont l’émotion toute en retenue m’avait conquise, Tomoko Yamashita rempile avec une suite encore plus belle et émouvante peut-être. Elle traite du deuil et du foyer familial avec beaucoup d’honnêteté et de franchise, mettant en scène des sujets souvent tabou, le tout en trouvant le ton juste.

Elle ouvre ce tome par un moment que je crois n’avoir jamais vu représenté ailleurs, celui où l’on vide une maison après un décès. Cela peut paraître anodin mais c’est pourtant une phase clé dans l’histoire. On y découvre les deux héroïnes devant faire face à cette nouvelle réalité qu’elle avait un peu évacuée et qui les frappe en pleine figure. Celle dont on entend le plus la voix, c’est Makio, la tante, et entendre ses pensées de femme d’âge mûre face à ce qu’elle trouve dans cette maison où le temps s’est arrêté, saisit à la gorge où une boule d’émotion se forme. C’est fou comme tous ces petits riens ont de l’importance.

Le moment où cela éclate au visage d’Asa, la jeune fille qui a perdu ses parents, c’est plutôt le jour de la remise des diplômes. La collégienne s’était coupée du monde avec le décès de ses parents et l’emménagement avec sa tante, et ce retour brutal à la réalité est particulièrement violent pour elle. L’autrice capture avec honnêteté la maladresse et la lâcheté des gens qui ne voient que leur nombril et oublient la sensibilité des gens à fleur de peau comme Asa qui viennent de tout perdre. J’ai été particulièrement choquée par la maladresse du corps enseignant, les mots qu’ils osent dire à Asa et leur attitude. C’est révoltant.

Heureusement, elle commence à construire une belle relation avec sa tante malgré toutes les difficultés qu’elles ont chacune de part et d’autre. Ainsi, Makio est de bon conseil pour Asa car elle a un regard extérieur et plus mature sur la chose. Cependant, cette relation réveille bien des blessures en elle et elle ne parvient pas toujours à gérer celle-ci pouvant se montrer trop froide avec une ado qui a tant besoin d’amour. L’équilibre est donc difficile à trouver et l’autrice une fois de plus capture cela avec beaucoup de sincérité et de sobriété.

Je suis épatée par le discours très honnête de celle-ci. Elle n’hésite pas à croquer ce qu’il y a de plus sombre chez l’être humain, ses maladresses, son égocentrisme, ses difficultés relationnelles. C’est superbe ! J’adore voir évoluer Asa mais encore plus Makio, que ce soit quand l’autrice parle de sa relation passée avec Shingo, quand elle la montre avec ses amies ou quand elle aborde le trauma lié à sa famille, c’est terriblement puissant. Makio porte vaillamment de sacrées casseroles. Du coup, c’est d’autant plus beau de la voir progressivement s’ouvrir à Asa, faire entrer celle-ci dans sa vie et se préoccuper d’elle, chose qui lui est si peu naturelle.

Avec justesse et émotion, Tomoko Yamashita aborde des questions rarement vues dans les mangas en France avec cette jeune héroïne endeuillée et sa tante « handicapée sociale ». C’est souvent déchirant, souvent émouvant mais toujours très humain et cru. La sobriété du dessin va bien avec la force du propos. Peut-être que ce ne sera pas vendeur mais personnellement j’adore la façon dont sont traitées ces questions avec émotion et humanité sans verser dans le pathos. Une excellente découverte confirmée ici !

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©Tomoko Yamashita 2017 / © Kana (Dargaud-Lombard s.a.) 2021

8 commentaires sur “Entre les lignes de Tomoko Yamashita

  1. Ce manga semble synthétiser la plupart des caractéristiques de la littérature japonaise, avec cette pudeur des sentiments, une intériorité qui se passe de mots mais une écriture, et ici un dessin, qui traduit ce que l’on ne dit. Bref, tout ce que j’aime, car comme toi, je n’accroche pas à cette tendance occidentale au verbiage, tout sauf émouvant et puissant.
    Quant à la personnalité des deux héroïnes, j’avoue déjà m’identifier et serais curieuse de découvrir la naissance et le développement d’une relation forcée par le destin, mais peut-être source d’un futur épanouissement…

    Aimé par 1 personne

  2. Un très bel avis pour ce manga 🙂 C’est vrai que, le titre en français ne me parlait pas… et pourtant ! Perso, j’ai accroché à la thématique du deuil, on ne s’en étonnera pas me connaissant un peu ^^. J’ai adoré les dessins et l’histoire, je serai au RDV avec la suite.

    Et… merci pour le lien 🙏💖

    Aimé par 1 personne

  3. J’attendais avec impatience le titre jusqu’au moment où j’ai lu la « preview » distribué par Kana ce qui m’a un peu refroidis. Le manga le tente toujours, surtout quand je lis de beaux avis comme le tiens, je pense attendre quelques tomes avant de tester mais je le garde l’oeil^^

    Aimé par 1 personne

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