Livres - BD / Illustrations

Le Ciel pour conquête de Yudori

Titre : Le ciel pour conquête

Auteur : Yudori

Éditeur vf : Delcourt

Année de parution vf : 2022

Nombre de pages  : 336

Résumé : Deux jeunes femmes que tout oppose partent ensemble à l’assaut des cieux. Premier roman graphique bouleversant de la coréenne Yudori.
Amélie est une jeune catholique mariée à Hans, marchand de la bonne société hollandaise de ce milieu de seizième siècle. Une vie d’humilité qui ne sied guère à son caractère rebelle et fantasque, et qui bascule quand Hans rapporte une jeune esclave venue des pays lointain. Lentement, les deux femmes vont nouer une relation fusionnelle qui va toutes les deux les libérer…

Mon avis :

Régulièrement, Babelio me fait gentiment profiter de riches découvertes qui viennent me bouleverser. Ce fut le cas avec Le ciel pour reconquête, cette bande dessinée épaisse qui revient sur la condition des femmes, mariées, servantes ou esclaves, dans la Hollande du XVIIe siècle. Édifiant !

Aux manette, Yudori, une artiste que je découvre ici et qui semble inédite chez nous, mais qui a déjà publié une autre bande dessinée tout aussi engagée en Italie : La Scelta di Pandora, et qui a un très joli compte Instagram (@yudoridori) où on peut retrouver ses illustrations très actuelles et très charnelles (lien).

Delcourt nous propose en plus d’emblée un bel objet sur lequel l’oeil s’attarde avec cette belle reliure au dos toilé avec signet d’un beau bleu marine qui se marie étrangement bien avec le rose du ciel de la couverture, faisant encore mieux ressortir le dessin de ses femmes en recherche d’une liberté dont on le prive. Le message est de suite très fort.

Quand la lecture débute, le texte ne vient que renforcer ce sentiment. L’autrice nous met dans les pensées d’Amelia, jeune noble désargentée, qu’on a forcé à épouser un beau et jeune marchand, mais qui se sent contrainte dans ce mariage qui l’empêche d’être elle-même. A ses côtés, nous allons découvrir ce que cela signifie d’être l’épouse d’un marchand dans la Hollande du XVIIe siècle et même juste une femme, avec celles qui gravitent autour d’elle, et ce n’est pas beau à voir. Tout n’est que contrainte. On n’attend de ces femmes des comportements absurdes sous couvert d’une droiture morale venant de leur religion, tandis que les époux, les hommes, eux, font ce que bon leur chante. C’est révoltant.

En plus, tout cela est raconté avec un certain recul, une certaine froideur, qui ne peut que faire monter la colère en nous, surtout quand on découvre en Amelia une personne curieuse de tout et très intelligente, qui aime observer la nature autour d’elle et qui met ses observations à profit pour inventer des choses. Elle est brillante, contrairement à son époux qui n’a que son joli visage. Mais ce ne sera pas que le récit de ce mariage qui ne fonctionne pas, de cette vie qui bride les aspirations d’une femme parce qu’elle est une femme, Le ciel pour conquête est également le récit d’un challenge !

Malheureuse dans sa vie de femme mariée, Amelia va tomber de Charybde en Scylla lorsque son époux va ramener d’un de ses voyages une concubine asiatique qu’il dit avoir achetée. Jalousie et mal être dans son corps vont naître chez Amelia, avant qu’elle ne découvre en cette femme, une compagne qui voit certes la vie différemment d’elle mais aspire également à la liberté. Avec elle et avec les autres femmes qui l’entourent, domestiques chez elle, une nouvelle quête va naître, celle de la conquête de sa liberté. Pour les unes ce sera en obéissant à leur maître, en se mariant ou en aidant leur maîtresse, pour les autres ce sera dans le défi, celui de conquérir le ciel. J’ai beaucoup aimé l’énergie, la fougue et l’inventivité qu’elles y mettent même si elles sont bien vite rattrapées par leur condition et leur époque, mais le lien est forgée en elles et c’est le principal.

Yudori ne propose pas ici une histoire facile. A chaque étape on croit voir son héroïne sur le point de se libérer du joug de son mari, capable de s’affirmer en tant qu’individu avant d’échouer, rattrapée par ce que peut ce dernier sur elle. C’est terrifiant, énervant et triste. Mais Amelia est un superbe portrait de femme, tout comme la jeune esclave asiatique qui va la rejoindre. Elles sont fortes. Elles savent lutter même quand c’est dur, accepter la retraite avant de repartir au combat. Elles sont intelligentes, pleines de foi, foi en dieu, foi en la vie, foi en la liberté, et c’est ainsi qu’elles nous touchent. Leurs comparses domestiques sont également de très beaux portraits de femmes courageuses qui font contre mauvaise fortune bon coeur et gagnent ce qu’elles peuvent dans les limites que la société leur impose. Hans, le mari d’Amelia, n’est pas un méchant homme dans le fond, il est juste pétri des idées de son époque et aussi mal dans sa peau et ce mariage qu’Amelia, se sentant inférieur à elle et pas aimé. C’est assez triste au final.

Les aspirations de chacun à une forme de liberté sont très bien décrites et mises en scène avec émotion, joie et tristesse parfois. J’ai aimé le choix de l’autrice de parler ainsi des premiers travaux hollandais visant à la conquête du ciel amenant vers ce qui deviendra la montgolfière et qui aura tant de succès un siècle plus tard. C’était puissant de voir ces êtres lutter contre le destin qui les rattachait au sol et tenter de conquérir un nouvel espace encore non revendiqué, lui. Le mélange entre science et religion est très finement fait ici, tout comme le décryptage des relations entre des personnages qu’on met dans des situations complexes. Rien n’est simple dans cette vie mais tout est raconté pour nous prendre aux tripes et ça fonctionne !

Autrice inédite pour moi, Yudori a frappé un grand coup avec ce premier ouvrage à me parvenir. J’en ai aimé la finesse, tout comme la force, le message, tout comme la mise en scène. C’était passionnant et déchirant de suivre le destin de ces femmes qui tentent de contrecarrer les carcans de leur vie et qui forgent ainsi une belle sororité complexe mais bien réelle, le tout autour d’un projet montrant leur vive intelligence. Bravo, madame ! Je veux bien découvrir encore d’autres oeuvres féministes où il y a la même finesse et la même intelligence.

(Merci à Delcourt et Babelio pour cette lecture)

> N’hésitez pas à lire aussi l’avis de : Jiji – Les instants volés à la vie, Au fil des images, Vous ?

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13 commentaires sur “Le Ciel pour conquête de Yudori

  1. Après un tel avis, si la BD n’était pas dans ma PAL, elle l’aurait certainement rejointe. Le portrait de ces femmes en quête de liberté a l’air passionnant ! En te lisant, on sent déjà poindre la colère devant leur manque de liberté, leurs projets contrariés, mais aussi l’admiration devant leur ténacité. Ne connaissant rien sur les premiers travaux hollandais visant à la conquête du ciel, cet aspect m’intrigue également pas mal tout comme le contexte historique d’un pays dont je ne sais quasiment rien.

    Aimé par 2 personnes

  2. Je l’ai lue en numérique, via NetGalley et je devrais en parler mercredi prochain, lors du rendez-vous BD. J’espère pouvoir la feuilleter d’ici là en librairie, pour me rendre compte de ce que donne l’objet, dont j’avais déjà lu et tu me le confirmes qu’il était très réussi.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup !
      J’ai aussi été surprise d’aimer autant et j’ai eu de la chance avec cette exclu Babelio. Ceux-ci savent vraiment me cerner pour me proposer des titres qui me plaisent ^-^

      J’aime

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