Livres - Science-Fiction

Mes vrais enfants de Jo Walton

Titre : Mes vrais enfants

Auteur : Jo Walton

Editeur : Denoël Lune d’Encre (grand format) / Folio SF (poche)

Année de parution : 2017 / 2019

Nombre de pages  : 424

HistoireNée en 1926, Patricia Cowan finit ses jours dans une maison de retraite. Très âgée, très confuse, elle se souvient de ses deux vies. Dans l’une de ces existences, elle a épousé Mark, avec qui elle avait partagé une liaison épistolaire et platonique, un homme qui n’a pas tardé à montrer son véritable visage. Dans son autre vie, elle a enchaîné les succès professionnels, a rencontré Béatrice et a vécu heureuse avec cette dernière pendant plusieurs décennies. Dans chacune de ces vies, elle a eu des enfants. Elle les aime tous… Mais lesquels sont ses vrais enfants : ceux de l’âge nucléaire ou ceux de l’âge du progrès ? Car Patricia ne se souvient pas seulement de ses vies distinctes, elle se souvient de deux mondes où l’Histoire a bifurqué en même temps que son histoire personnelle.

Mon avis :

Il y a bientôt un an, j’avais eu un coup de foudre pour la plume de Jo Walton dans Morwenna, un titre atypique où l’ambiance simple mais pourtant singulière mise en place par l’autrice m’avait touchée en plein coeur. J’avais alors décidé d’acquérir tout ce qu’elle avait écrit d’autre chez nous, mais il m’a fallu un certain avant d’oser me relancer, de peur que ça ne me touche pas autant. J’avais tort.

Pour cela, j’ai quand même choisi le titre qui avait les meilleurs notes sur le net et que certains considèrent comme le chef-d’oeuvre de l’autrice : Mes vrais enfants. Après le merveilleux dans son précédent titre, place à l’uchronie ici. Dans cette nouvelle histoire, elle nous raconte les deux destins possibles d’une même femme dont la vie aurait bifurqué au moment de prendre une certaine décision. On lui voit donc évoluer en parallèle dans la vie où elle a fait le choix d’épouser Mark, et dans celle où elle a mis fin à leur relation. L’occasion pour Jo Walton de mettre en scène notre propre histoire contemporaine et ce qui aurait pu advenir d’elle de la fin des années 40 à nos jours.

J’ai d’emblée trouvé le parti pris de l’autrice intriguant. J’ai déjà lu des uchronies mais en général, elles concernent des moments historiques, importants ou non. Ici, c’est un tout autre genre, une uchronie plus intime qui se contente de retracer les destins possibles d’une femme née en 1926 et ayant traversé le XXe siècle. Le ton est donné d’entré, ce sera une histoire de femme, une histoire tranquille, intime et familiale, mais pas que. Ce n’est pas de la SF avec de grands bouleversements, des inventions qui vont changer le monde, des rencontres du 3e type étranges, ou des voyages qui vont nous emmener ailleurs. Non, c’est juste le récit de la vie d’une femme et des choix qu’elle fait pour vivre celle-ci, des choix qui peuvent résonner en nous.

Pour cela, le récit se fait en deux temps, deux voix, que l’on découvre à tour de rôle. Il y a Tricia/Trish, celle qui a épousé Mark et se retrouve enfermé dans une vie dont elle ne souhaite pas. En parallèle d’elle, il y a Pat, qui a ait un tout autre choix et a fait la rencontre d’une femme, Béatrice, avec qui elle a fait sa vie. Dans ces deux univers, l’héroïne a des enfants, des enfants différents et pourtant qui se ressemblent, comme les deux héroïnes, et qui seront au coeur de ce beau récit de femme.

Car Mes vrais enfants est avant tout un récit féministe, un récit sur la condition des femmes et leurs combats. Dans le monde de Tricia, on cherche à l’enfermer dans le rôle de la femme au foyer soumise à un mari juste horrible, mais elle ne le souhaite pas, elle va donc lutter pour son indépendance dans un monde où cela n’a rien de simple et où la société pèse de tout son poids pour que ça n’arrive pas. On va ainsi voir Tricia défier son mari, perdre, ruser avant enfin d’atteindre une certaine forme de liberté. Avec elle, l’autrice nous parle de droit à la contraception, à l’avortement, à un travail, mais aussi de participation à la vie associative et politique. C’est un très beau parcours que celui de Tricia, un parcours rude mais très émouvant car elle revient de loin.

Face à elle, celui de Pat semble presque idyllique mais il ne l’est pas  plus. Pas loin de la trentaine, Pat se découvre lesbienne. Elle se met alors en couple avec Béatrice et elles vivent leur vie ensemble mais sans jamais dire de façon haute et claire qu’elles sont ensemble car ce n’est pas vraiment admis/permis alors. Elles se font donc passer pendant longtemps pour de très bonnes amies. Puis quand elles désirent fonder une famille, c’est un nouveau parcours du combattant qui s’ouvre devant elles et tout plein de difficultés qui vont émailler leur vie. Avec Pat, on évoque donc la loi sur l’homosexualité en Angleterre, le désir d’enfant chez les couples homosexuels, la place légale du partenaire dans le couple et au sein de la cellule familiale, la question d’une famille différente de « la norme », à 3 ici avec 2 mamans et 1 papa, etc. C’est très très riche et magnifiquement abordé, avec beaucoup de douceur malgré l’âpreté du contexte. J’ai été très touchée.

Dans les deux histoires, la place des enfants est essentielle. J’ai toujours aimé les histoires avec des enfants mais n’en désirant pas moi-même je ne savais pas comment j’allais aimé cet aspect ici. Eh bien, j’ai adoré ! Le désir d’enfant de Pat et Béa, que je n’éprouve pas pourtant, m’a profondément émue. Ces deux femmes font vraiment tout pour que ça marche et par la suite, elles traitent leurs enfants comme j’aimerais que tout parent le fasse, comme des êtres humains à part entière et non des mini-eux. Elles les laissent faire leurs choix, elles justes là au besoin. C’est très beau et ils forment ensemble un chouette famille atypique. Mention spéciale à Philip, leur fils, et Michael, leur meilleur ami. ! C’est plus compliqué en ce qui concerne Tricia, chez qui on voit les ravages d’un mariage toxique. Sa relation à ses enfants est faussée à cause des circonstances de leur arrivée et ensuite de l’isolement dans lequel elle est en les élevant. J’ai eu beaucoup de peine pour elle dans toutes les épreuves qu’elle a vécu dans tout ce qui touche à la maternité. Ce n’est guère mieux lorsqu’ils grandissent, ni à la fin de sa vie. Il y a quelque chose de fort entre eux mais la vie les a trop amochés pour que ce soit aussi beau et fusionnel que dans la famille de Pat. Ainsi, l’autrice propose un récit tout en nuances, où elle n’a pas peur de nous confronter avec les misères de la vie réelle. Oui, c’est touchant une belle relation parents-enfants mais parfois la vie c’est plus sale et compliqué que ça.

On est donc bien loin du récit fantastique que je croyais découvrir au début, puis de la SF que j’ai attendue quand j’ai découvert cet univers uchronique. On est plutôt dans du pur récit de vie. Les éléments uchroniques et donc historiques ne sont pas absents loin de là, ils nous accompagnent discrètement tout au long du récit. En fond, on nous parle sans cesse de géopolitique. On assiste ainsi de loin à la Guerre froide, à la course pour la conquête spatiale, aux tests d’armes nucléaires, à différentes crises économiques et aux tensions diplomatiques. J’avoue que quand ça concernant les grandes lignes de notre histoire, ça allait j’arrivais à suivre et voir ce qui collait ou bifurquait. Ce fut après plus compliqué quand ça s’est mis à toucher des pays dont je connaissais mal l’histoire où des périodes et faits plus précis, ainsi je m’en suis petit à petit désintéressée préférant me concentrer sur la vie de nos héroïnes et l’évolution de la société vécue à travers leurs yeux.

Tout comme Morwenna avait été un récit singulier auquel je ne m’attendais pas, Mes vrais enfants le fut également dans un registre totalement différent. Avec ce nouveau roman, nous sommes à nouveau dans un récit intimiste qui vient fouailler en nous. J’ai beaucoup aimé la façon dont l’autrice en profitait pour traiter de la condition féminine, du droit des femmes et du droit des homosexuels, le tout en faisant un plaidoyer contre l’arme atomique. C’est un récit très dense et porté pourtant par une plume simple, comme les personnages qui sont simples et complexes à la fois. Si on est ouvert à lire des récits différents, qui ne collent pas aux étiquettes qu’on veut coller au fantastique ou à la SF, il faut lire du Jo Walton !

Ma note : 16 / 20

6 commentaires sur “Mes vrais enfants de Jo Walton

  1. Tu en parles tellement bien. Je ne l’ai pas moins aimé, mais il m’avait semblé que parfois, l’autrice souhaitait aborder trop de sujets et le texte m’avait semblé du coup plus froid que Morwenna par exemple.
    En revanche, sa manière d’aborder la fin de vie dans Mes vrais enfants … J’ai adoré, ça m’avait vraiment remué et interrogé pour le coup.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, c’est un texte fort pour ça. Je n’ai pas ressenti cette froideur. J’ai juste eu l’impression que Morwenna était un peu plus personnel tant elle parlait de ses goûts. En tout cas, j’aime sa plume et j’aime la surprise que me proposent ses titres à chaque fois.

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s