Livres - Mangas / Manhwa / Manhua

À nos fleurs éternelles de Narumi Shigematsu

Titre : À nos fleurs éternelles

Auteur : Narumi Shigematsu

Editeur vf : Akata (M)

Année de parution vf : 2020-2021

Nombre de tomes : 2 (série terminée)

Histoire : Japon, XIVe siècle, époque Muromachi.
Le petit Oniyasha est roturier. Vivant aux côtés de son père, il joue volontiers des rôles au sein de la petite troupe de théâtre populaire de ce dernier. Mais lorsqu’à l’âge de treize ans, lors d’une de ses représentations, le shogun Ashikaga tombe en amour pour son art, son destin va basculer… Elevé à un rang supérieur de noblesse, il deviendra par la suite celui qu’on appelle Zeami, le créateur du théâtre nô. Suivez le destin hors norme d’un artiste qui a révolutionné le monde du théâtre.

Mon avis :

Tome 1

Nous avons découvert le trait si particulier de Narumi Shigematsu cette année avec son titre hommage aux sportifs handicapés : Running Girl, que j’ai beaucoup aimé. Je suis donc ravie de constater que son éditeur, Akata, a fait le choix de la suivre et de nous proposer, rapidement en plus, un autre de ses titres un brin plus ancien.

Oeuvre plus ancienne, je l’ai trouvée moins aboutie graphiquement. Ce qui apportait un charme certain dans un titre sur l’athlétisme, apparait plus maladroit ici même si on est encore sur un titre plein de mouvement. Le trait est quand même plus maladroit, notamment dans les proportions des personnages. Cependant, on retrouve la même poésie, même sensation virevoltante et le même tourbillon graphique qu’on lui connaissait. J’aime quand un(e) artiste à comme ça SA patte.

Concernant l’histoire, elle avait tout pour me séduire. Ce shojo manga historique s’intéressent à l’adolescence de Zeami, le créateur du théâtre Nô, nous proposant ainsi une vraie plongée dans la culture japonaise classique. L’autrice offre sa propre interprétation d’un personnage très important pour l’art japonais, mais également celle d’un homme phare de la politique d’alors, et celle de leur rencontre qui va changer et bousculer bien des choses. C’était de belles promesses.

J’ai trouvé le titre parfait pour découvrir l’histoire des différents courants théâtraux japonais, appréhender un peu un bout de l’époque Muromachi (XIVe siècle), découvrir les rapports entre un shogun et l’Art, assister à ce que c’était de vivre auprès du shogun, voir la politique qu’il développait, ses rapports avec ses courtisans… Tout ça est très bien conté même si je me doute que c’est très romancé, mais le titre tient bien sa place à côté des autres titres historiques de ma bibliothèque pour ces points-là. J’ai vraiment trouvé que l’autrice nous plongeait à merveille dans la tradition de la pensée japonaise où art et divin sont intimement liés.

Là où ce n’est pas du tout passé en ce qui me concerne, c’est par contre du côté des valeurs morales du titre. Les deux héros de cette histoires sont tous deux passionnés, plein de vie mais également un brin mélancoliques et malheureusement leur rapprochement fut particulièrement malaisant pour moi. Oniyasha, le jeune héros de 12 ans, a des sentiments très purs et naïfs, limite immatures, et il est très maladroit. Le jeune shogun, lui, est plus âgé. Il n’a que 17 ans mais il est présenté comme un adulte car c’est quelqu’un de mature, qui a vécu. Du coup, le regard amoureux et plein de désir qu’il pose sur le jeune Oniyasha m’a vraiment dérangé. Il y a pour moi, un problème dans la représentation de ces sentiments qui flirtent avec la pédophilie, tant on dirait le désir d’un homme adulte pour un enfant. Vous me direz, que ça n’avait peut-être de choquant pour l’époque, ou encore que l’autrice a juste repris des personnages historiques ou encore que je pose un regard anachronique sur leur relation, mais n’empêche ça m’a mis très mal à l’aise.

Je sens bien pourtant que l’autrice cherche à développer une belle romance entre eux, quelque chose de mélancolique et dramatique, où elle s’appuie sur les codes de l’époque et notamment de la tragédie propre à l’art qu’elle célèbre en prime. Les gens de regard entre eux sont puissants, leurs effleurements électrisants ou tendre selon, il y a une vraie tension romantique et romanesque entre eux, donc ça plaira certainement aux amateurs.

Mais la romance ne fut pas la seule faille pour moi. La narration est également un peu brouillonne, le rythme saccadé : trop rapide parfois, trop lent à d’autres moments, et l’équilibre informations historiques / récit pas toujours optimum. Le mélange ne se fait pas toujours bien, ce qui rend la lecture un peu longuette du coup.

Ce nouveau titre de Narumi Shigematsu, le second chez nous, m’a donc moins convaincue que le précédent, notamment parce que mon curseur moral a eu du mal avec la romance qui se met en place. En revanche, j’ai beaucoup aimé le décor historique, qui lui me passionne. Je lirai donc quand même avec curiosité le dernier tome mais avec une pointe d’appréhension.

Tome 2

Après un premier tome qui m’avait laissé un goût un peu amer, celui de la déception après le plaisir que j’avais cru entrevoir, j’ai été agréablement surprise par cette suite et fin.

Le point noir de ma précédente lecture résidait dans la relation entre Oniyasha et le shogun que je trouvais vraiment dérangeante car à la limite de la pédophilie. Heureusement l’autrice s’en est peut-être rendue compte car elle redresse sérieusement la barre dans ce second tome pour proposer quelque chose de totalement différent et bien plus fin.

J’ai beaucoup aimé l’accent mis sur le mécénat dans ces chapitres, avec un Oniyasha grandissant mais qui, tel Peter Pan, refuse de grandir pour pouvoir rester tel qu’il pense que son mécène veut qu’il soit. C’est assez simple et pourtant terriblement complexe, ce qui procure vraiment de fortes et belles émotions, que le découpage très ciselé de l’autrice renforce. Elle nous offre de superbes pages sur la difficulté de grandir, l’envie de rester un enfant et de garder son innocence, la peur de perdre un être cher, etc.

Le thème du désir est bien traité cette fois avec le double désir : celui pour l’art et celui envers une personne inspirante. Il y a beaucoup de naïveté chez Oniyasha dans les sentiments qu’il éprouve envers son mécène et qui semblent un peu tout mélanger. Le fait de se concentrer sur lui et non sur le shogun rendent ceux-ci très âpres et touchants. Ils se mélangent à merveille avec son envie de développer la quintessence d’un nouvel art qui serait le résultat de leur rencontre et de leurs désirs communs à tous deux.

Nous avons ainsi un très beau tableau de ce qui sera à l’origine de la naissance du théâtre No, un mouvement artistique né de sentiments complexes. Voir Oniyasha jouer, interpréter, évoluer, faire des rencontres, grandir et trouver sa voie est assez poignant. J’aime beaucoup la rencontre qu’il fait dans ce tome le poussant vers cet amateur éclairé de poésie. Une saine émulation en sortira et jouera beaucoup dans celui qu’il deviendra, peut-être encore plus que le shogun, dont la présence est plus éphémère même s’il est toujours là dans l’ombre.

J’ai d’ailleurs été agréablement surprise également par le développement des bagages de celui-ci. On le découvre plus fragile qu’on ne l’aurait cru, moins manipulateur que lutteur contre la manipulation qu’il subit de la part d’autres puissants. On arrive à mieux comprendre la relation de dépendance étrange qu’il va nouer avec Oniyasha pour compenser d’autres manques qu’il essayait tant bien que mal de cacher. C’est un portrait bien rude et réaliste que l’autrice brosse de la politique japonaise d’alors, et la figure de cet homme en est irrémédiablement marquée.

Pour ma part, j’ai vraiment été séduite par ce mélange éthéré inhabituel entre art du spectacle et du langage, politique et intimité / intériorité. Le titre a presque une portée philosophique et en tout cas dans tome l’autrice a su montrer toute la richesse de l’histoire qu’elle a voulu construire ce dont je ne l’aurais pas cru capable au début. J’ai vraiment été agréablement surprise et encore plus au vu du final ouvert qu’il a osé proposé. C’est vraiment un joli titre sur l’un des créateurs du théâtre traditionnel japonais.

© 2017 Narumi Shigematsu  /© 2020 Editions Akata

3 commentaires sur “À nos fleurs éternelles de Narumi Shigematsu

  1. Bien que probablement conforme aux codes de l’époque, la romance semble vraiment dérangeante… Toutefois, ton avis donne envie de s’attarder sur l’aspect culturel de l’histoire d’autant que je ne connais pas grand-chose au théâtre Nô.
    Comme souvent quand un titre possède quelques points problématiques, je l’ajoute dans ma liste de livres à emprunter (même si je doute que ma médiathèque l’achète) ou d’achat d’occasion.

    Aimé par 1 personne

    1. Exactement et c’est pour ça que je préfère le préciser pour ceux (comme moi) que ça choquerait même si c’est « conforme à l’époque ». Après comme tu l’as compris, l’aspect culturel m’a quand même beaucoup plu et j’espère que tu auras l’occasion de le lire 😉

      Aimé par 1 personne

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